Source : Stéphanie Mayer et Francis Dupuis-Déri. Quand le « prince charmant » s’invite chez Châtelaine : Analyse de la place des hommes et des discours antiféministes et masculinistes dans un magazine féminin québécois, Montréal, Service aux collectivités de l’UQAM et L’R des centres de femmes du Québec, 2010, 68 p.
En ce mois d’octobre 2010, le magazine féminin Châtelaine célèbre son 50ème anniversaire, et déclare qu’il a toujours été un témoin fidèle de l’évolution des femmes au Québec. Or notre recherche, qui porte sur 30% des numéros de la revue publiés depuis sa fondation en 1960, présente une réalité plus nuancée.
Même si Châtelaine ne s’est jamais affichée comme un magazine féministe, elle a pendant ses premières années été plutôt solidaire des luttes pour l’émancipation des femmes, et s’est toujours associée à des femmes dont la réussite dans diverses sphères d’activités apparaît exceptionnelle.
Cela dit, au fil des décennies, Châtelaine a réservé un espace important à la diffusion de discours critiques du féminisme en tant que mouvement collectif, et a régulièrement ouvert ses pages aux revendications des hommes et des « masculinistes » qui reprochent aux féministes d’être « allées trop loin » (voir quelques exemples de citations au bas de cette page). Ce choix éditorial est d’autant plus problématique, d’un point de vue politique, que Châtelaine est le magazine le plus lu dans sa catégorie au Québec, et que son lectorat est principalement féminin. Le magazine s’est donc fait bien souvent le relais des discours antiféministes auprès des femmes elles-mêmes.
À l’occasion de son anniversaire, et sachant qu’une nouvelle équipe éditoriale a récemment pris les rennes de la revue, nous invitons Châtelaine à revoir sa ligne éditoriale et à proposer à son lectorat une actualisation de ce que sont les revendications et les luttes féministes, qui favorisent le mieux être individuel et collectif des femmes et l’égalité entre les femmes et les hommes. Cette invitation fait partie des recommandations issues des conclusions de la recherche suivies de nombreuses discussions avec des femmes de L’R des centres de femmes du Québec.
Plus précisément, nous souhaitons que Châtelaine :
• présente des modèles inspirants de rapports égalitaires entre les femmes et les hommes, ainsi qu’entre les femmes elles-mêmes;
• rappelle aux femmes qu’elles sont des agentes de changement, individuellement et collectivement, en présentant des femmes qui agissent en faveur de la liberté et de l’égalité;
• développe un filtre contre les discours antiféministes et masculinistes.
Sans vouloir assombrir les festivités de son 50ième anniversaire, il nous importe de saisir cette occasion pour interpeller Châtelaine et encourager son équipe, à la lumière de notre étude, à repenser à ce qui serait la meilleure manière de continuer de servir la cause de l’égalité des femmes du Québec.
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Quelques citations critiques du féminisme, tirées de Châtelaine
« Moi, la libération des femmes, ça commence à m’agacer joyeusement. »
- Un homme cité dans l’article « Des hommes parlent d’eux », Châtelaine, novembre 1979.
« Pauvres hommes! Un jour, on les accuse d’avoir trop de caractère, et le lendemain, d’en manquer. Pas étonnant qu’ils ne savent plus à quel saint se vouer et qu’ils perdent confiance en eux! »
- Richard Martineau, Châtelaine, mai 1989.
« Il y a trop de femmes sur la place publique et pas assez dans les foyers. C’est pourquoi, il y a tant de divorces et de violence conjugale ».
- Un lecteur, Marc Duby, Châtelaine, juin 1990.
« Le mouvement féministe aurait-il eu des effets castrateurs? En tout cas, il a sérieusement émasculé la liberté d’expression de la gent masculine. »
- André Désiront, Châtelaine, édition spéciale « Pour Hommes » janvier 2000.
« [Q]ue le lobby féministe arrête de faire systématiquement des femmes des victimes et des hommes, des suspects! On dirait qu’il y a une guerre contre les hommes […] Il faut s’occuper de nos hommes, de nos fils. Ça presse ».
- Un homme cité dans le dossier « Ces hommes qui tuent leur femme », Châtelaine, vol. 50, no 1, janvier 2009.
« Certains regroupements et associations féministes forment un lobby (communément appelé le groupe des 13) qui veut maintenir l’hostilité entre les hommes et les femmes au Québec. […] Ce lobby est l’éminence grise de la défense des femmes et il semble exercer beaucoup d’influence au ministère de la Santé et des Services sociaux ».
- Un homme cité dans le dossier « Ces hommes qui tuent leur femme », Châtelaine, vol. 50, no 1, janvier 2009.
Et la réplique d’une lectrice, dans la section «Courrier» :
« [D]érouler le tapis rouge pour les masculinistes […] Pourquoi ne pas nous révéler ce qu’ils revendiquent ces nouveaux princes charmants […] : un droit de veto des pères sur le ventre des mères, qu’il s’agisse de lui refuser ou même de lui imposer un avortement; la surpression à court terme de toute pension alimentaire ou soutien d’enfants – au nom de la “garde partagée”; des “refuges” pour les hommes batteurs de femmes, “discriminés” vis-à-vis de leurs épouses; le blocus de tout programmes de redressement à l’embauche […] et des injonctions pour toute femme divorcée ou séparée qui oserait se soustraire au pouvoir absolu de l’ex-père sur sa vie, ses choix et sur les enfants qu’elle continue soi-même à soigner, à habiller, à éduquer pour lui. À quand une entrevue avec les ex-partenaires de ces masculinistes? »
- Lise Lapierre, Châtelaine, vol. 26, no. 2, 1985
Page reliée : Le chemin parcouru, Pierre Foglia, La Presse, 23.10.2010
