par Mélanie Gélinas
La première fois que j'ai entendu le mot «avortement», j'étais en 4e secondaire. Une amie de mon école était tombée enceinte. À l'école, on l'avait prise en charge avec sa famille, on lui avait fait faire pipi dans un pot, on avait rencontré ses parents, on avait pris un rendez-vous et on était allés la faire avorter. Du pipi au curetage, il ne s'est pas passé 24 heures. C'était en 1991 ou quelque chose comme ça. Un prof s'était emporté, choqué par les manoeuvres du collège pour étouffer tout scandale; Pierre Foglia en avait même parlé dans une chronique.
Cette amie, après le traumatisme, le deuil, les séquelles que ça peut laisser à l'adolescence, a aujourd'hui trois enfants. Quand elle se rappelle la Clinique de l'Alternative, c'est le seul souvenir apaisant de ce vieux cauchemar.
La deuxième fois où l'avortement a fait partie de ma vie, c'était l'année suivante. Même école, autre amie. À la suite du tapage de l'année précédente, celle-là a préféré essayer de fermer sa gueule et de se suicider. Au CLSC, on l'a envoyée à l'hôpital. Toute seule. Et ce qu'elle m'en a dit était horrible. Pas parce que les hôpitaux étaient des zones engorgées et sinistrées au Québec, non. Mais parce que les gens n'avaient pas le temps. Pas le temps pour les mots, pour les gestes, pour sa peur et sa honte. Rien pour son silence intérieur, pour ses questions. Pas trop d'explications non plus.
Cinq ans plus tard, j'ai rappelé mes deux amies pour qu'elles partagent leur expérience avec moi. Pour la décision que j'avais à prendre. J'ai recueilli leurs deux histoires et j'ai cherché la clinique qui ressemblait à une maison, à Montréal. Cela coûtait quelques centaines de dollars, je ne sais plus combien exactement. Peu importe les rideaux, le prix, le personnel, il n'y a pas de mensonge autour du geste qu'on fait. On met un terme à une grossesse pendant que c'est possible. Pas parce que l'on est un monstre, mais parce que l'on sait, pour nous-mêmes, si on a envie de cet enfant avec la personne avec qui on l'a conçu. Et à l'Alternative, on ne considère pas la patiente comme une personne malade dont le foetus serait la maladie honteuse. Entre humanité et gravité, la réalité des soins prodigués dans cette clinique est tout autre.
L'amie avait raison.
Le choix
Il y a des femmes qui accouchent dans des maisons de naissance, à la maison ou encore dans les hôpitaux. C'est un choix, selon qui l'on est et les besoins qu'on a, quand on peut les exprimer. Et dans le cas d'une adolescente dont la maturité psychologique et émotionnelle est peut-être fragile, il me semble que l'environnement de la Clinique de l'Alternative était fort approprié. Même certaines cliniques vétérinaires font oublier le cadre médical quand arrive le moment de l'euthanasie.
J'ai envie de dire «merci» aux gens qui oeuvrent dans cette clinique, au nom de toutes les femmes qui, comme moi, ont eu besoin dans des circonstances difficiles qu'on les aide à décider pour elles-mêmes de la condition de leur vie, dans un cadre professionnel et humain.
Après l'accompagnement dans une décision difficile à prendre et un long deuil, certaines, comme moi, terminent leurs études. C'est avec des gens de l'Alternative que j'ai parlé de moi, de mon avenir, de mes plans dans la vie. Et que j'ai choisi de ne plus être insouciante dans quoi que ce soit, jamais.
C'est à la mode, on dirait, les incompétents sans vision qui nous encadrent et qui exercent souvent leur intelligence à mettre des bâtons dans les roues, dans l'indifférence générale. Et ils «réforment», et une richesse est sacrifiée : celle des fondations pour l'avenir.
Je n'aime pas ce que le gouvernement est en train de faire.
L'Alternative était à mon avis une éloquente illustration de notre modernité. Je pense à toutes les jeunes femmes qui naîtront ici, en pensant qu'un avortement doit être vécu dans l'indifférence d'un grand hôpital. Je pense aux adolescentes qui devront appeler au standard d'une institution médicale, toutes seules, qui seront «référées», qui seront «mises en attente». Notre gouvernement sait-il qu'il va faire peser sur les épaules de très jeunes femmes québécoises le poids, encore une fois, de sa folle entreprise de globalisation de tous les services?
Enfin, je voudrais dire aux jeunes filles du Québec qu'il y a eu, un jour, dans notre société, une culture de l'intégrité des femmes au sein de nos institutions médicales «marginales non cosmétiques», et qu'une clinique comme l'Alternative pouvait exister. C'était autrefois une considération toute québécoise : que des gens de qualité puissent exercer une pratique sans une mainmise totalitaire et «éteignoir» du gouvernement, c'était la couleur même de notre «savoir-faire». Et pour elles, je demande au ministre de la Santé de préserver l'intégrité d'un service comme celui-là. [...]
Suis-je seule à trouver que nous régressons sur le plan de la qualité de la vie que l'on se choisit comme société?
Source : Le Devoir, 11.08.2009
Pages reliées :
Les mauvais plans, Josée Boileau, Le Devoir, 12.08.2009
Les centres de santé des femmes écoperont aussi, Amélie Daoust-Boisvert, Le Devoir, 08.08.2009
Avortement : revue de presse
