« Je me souviens …»
… du temps où le système de santé n’était pas public
… où il fallait des assurances privées pour se faire soigner
Pour le temps des fêtes 2007, L’R des centres de femmes, la Fédération du Québec pour le planning des naissances, le Regroupement Naissance-Renaissance et le Réseau des tables régionales de groupes de femmes lançaient l'opération « Je me souviens » afin de réanimer dans la population le souvenir d’un système de santé privé et des problèmes que cela engendre. Voici quelques-uns des témoignages recueillis par l'R.
Payer pour des accouchements pendant 20 ans
Quand j’étais petite à cause des accouchements pour ma naissance et celles des mes frères et sœurs (nous étions 7), mes parents avaient des dettes par-dessus la tête. Ils n’arrivaient plus à payer et l’huissier est arrivé à notre porte, prêt à saisir les meubles et tout ce qu’il aurait trouvé.
Heureusement mon père a trouvé le moyen de faire une entente. Grâce à un de ses amis, il a pu voir un avocat qui lui a affirmé que s'il s’engageait à rembourser 5$ par mois et qu’il ne manquait jamais à son paiement, les huissiers ne pourraient rien contre lui. Et c’est ce que mes parents ont fait, ils ont payé 5$ par mois pendant près de 20 ans!
Jusque dans la tombe
Ce témoignage m’a été fourni par une fille de Madame Charlebois qui, pendant le années 60, était atteinte d’une forme de leucémie. D’aussi loin qu’elle se souvienne, sa mère était hospitalisée plusieurs fois par année soit à l’hôpital Royal Victoria ou à l’hôpital St. Mary’s de Montréal.
Le conjoint, qui à l’époque était chauffeur de taxi à Lachine, a dû payer les frais encourus par les médicaments, soins et hospitalisations durant une dizaine d’années après le décès de son épouse afin de régler toute la dette contractée. Il a dû priver ses enfants dès leur jeune âge de plusieurs choses, son revenu étant très modeste.
La moindre goutte est facturée
Je suis née le 31 décembre 1950, la troisième d’une famille de 9 enfants qui ont survécu. Chaque naissance était une source énorme de stress parce que mon père qui ne buvait pas, ne fumait pas, ne sortait pas et avait un bon emploi, ne savait pas comment il allait payer la facture de l’hôpital. Évidemment, nous étions à l’époque où toute femme digne de ce nom devait accoucher à l’hôpital... Remarquez que pour ma mère, rester à l’hôpital quelques jours pour se reposer avant d’affronter la meute qui l’attendait, ce n’était pas mal. Mais je peux imaginer la culpabilité qu’elle pouvait ressentir chaque jour à l’idée de grever le budget familial en restant à l’hôpital.
Il y a quelque dix ou quinze ans, j’ai d’ailleurs vu les factures que mes parents avaient précieusement conservées tellement c’était des dépenses importantes. Et pourtant, à l’époque, c’était les communautés religieuses qui possédaient et géraient les hôpitaux. Tant de sous pour l’alcool désinfectant; tant de sous pour la ouate, pour les Kotex, etc. Tant de dollars pour le séjour de madame, tant de sous pour le séjour de bébé à la pouponnière.
Et quand il fallait faire venir le médecin à la maison pour un enfant malade, quelle catastrophe! Il fallait prendre les arrangements pour étaler le paiement alors que si on pouvait le voir à l’hôpital, c’était couvert à partir de 1960. Et on se demande d’où vient cette tradition d’aller à l’hôpital quand on a mal!
Se donner la possibilité d’être autonome
Je suis la cinquième d’une famille de sept enfants qui est originaire de la région Centre-du-Québec. Lors de la période des Fêtes, j’ai pris le temps de discuter avec ma mère de 79 ans du moment de ma naissance qui fut un moment chargé d’émotions accablantes car j’arrivais dans ce monde avec des problèmes majeurs aux deux pieds (pieds bots).
Je suis née en août 1958, d’une mère au foyer et d’un père journalier à très petit salaire. Vous comprendrez qu’en ’58, l’assurance maladie n’avait pas encore vu le jour. Mes parents ne pouvaient se résoudre à me laisser grandir avec ce handicap majeur.
Alors dès mon plus jeune âge, soit vers l’âge de trois mois, ma mère a commencé à m’amener à Montréal pour que j’obtienne les soins nécessaires. Cela signifiait retourner à Montréal à tous les mois pour me faire replâtrer les pieds ou tenter une autre technique pour tenter de redresser ceux-ci.
Ma mère me racontait que mes premières années de vie les ont endettés de plus de 5,000$. À l’époque, cette somme était exorbitante pour mes parents car le salaire de mon père ne suffisait qu’à nourrir sa famille. Finalement, ils se sont tournés vers les clubs sociaux pour obtenir de l’aide. Sans l’apport de ces groupes sociaux, mes parents auraient sûrement été dans l’obligation de faire des choix aussi difficiles que de renoncer à certaines opérations qui ont justement permis de faire en sorte que je puisse marcher et devenir autonome.
Sur les gencives
Je suis la 1ère de 5 enfants née en 1943. Mon père travaille mais c’est un des derniers employés arrivés, alors il était souvent sur le chômage. Ma mère qui fait sa couture dans du vieux linge, qui met de l’eau dans le lait et dans la nourriture. Nous, les enfants, on ne peut pas aller voir le film du mois à 0,05$ car trop pauvres pour… Je réalisais la pauvreté de ma famille au contact des autres mais jamais je ne m'en rends compte car ma mère est toujours souriante, ne se plaint jamais.
À l’âge de 10 ans, mes parents m’annoncent que dans deux ans, j’aurai un héritage, c'est-à-dire, vu que je commence à avoir des petites caries, je me ferai arracher toutes les dents. Je ne serais endormie au masque à gaz qu’une seule fois plutôt que des dizaines de fois, ce qui coûte beaucoup trop cher. Ensuite je passerai un an sans dents pour laisser guérir la gencive. Pendant ce temps mes parents peuvent et ont le temps pour ramasser l’argent de cette dépense. Pour moi c’est un très beau cadeau de leur part, j’en suis fière. Sauf qu’étant timide, je le deviens davantage car je passe un an à mettre la main sur ma bouche lorsque je parle. Au fond de mon cœur, je remercie mes parents pour ce qu’ils ont fait pour moi.
Je me souviens... que la maladie et les accouchements étaient les principales causes d’endettement et d’appauvrissement des familles.
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