Entrevue avec Fernande Côté de la Maison des femmes des Bois-Francs (Victoriaville), réalisée par Martine Fordin
"Quand tu as vu l’autre extrême, tu ne peux plus penser pareil!"
Fernande, participante-militante et, depuis sept ans, présidente de la Maison des femmes des Bois-Francs à Victoriaville, nous a parlé, lors d’une entrevue, de certains aspects particulièrement douloureux des conditions de vie des femmes au Burkina Faso et plus généralement en Afrique. L’excision, les mariages forcés et le trafic d’enfants sont, depuis quelques années, des pratiques mieux connues et généralement dénoncées comme portant atteinte à la liberté et à l’intégrité physique des femmes. Pourtant, pour les femmes africaines, questionner ces pratiques demande toujours beaucoup de courage; l’excision et les mariages forcés restent encore des sujets difficiles à aborder parce qu’ils touchent à des traditions solidement ancrées dans des sociétés où le patriarcat est très fort.
C’est lors des discussions entre déléguées des différents pays que ces questions sensibles ont été abordées; de plus, l’excision était le thème de la pièce de théâtre présentée lors d’une soirée culturelle. À ces occasions, Fernande a été frappée par la présence des hommes : ils sont là, ils écoutent; ils viennent voir, entendre et évaluer si "cela ne leur nuit pas trop", puis ils décident d’envoyer leur(s) femme(s). Ce n’est pas comme chez nous : en Afrique, les femmes composent avec la présence des hommes, sinon, elles ne pourraient pas se rencontrer…
L’excision et l’infibulation relèvent de vieilles coutumes et sont encore très couramment pratiquées sur des fillettes mais aussi sur des jeunes filles et des jeunes femmes. Fernande insiste avec force : "Il n’y a pas d’âge! Ce peut être à 7 ans, à 14 ans et même plus tard dans la vingtaine!" Subir ces mutilations est une condition incontournable pour pouvoir se marier et une femme ne peut pas survivre en dehors du mariage. Ces opérations, pratiquées le plus souvent au couteau dans des conditions d’hygiène très sommaires, ont des conséquences catastrophiques sur la santé et les conditions de vie des femmes.
Fernande a remarqué que les femmes ont peu parlé des suites immédiates de l’opération mais il est certain que, ne serait-ce que par l’absence de médicaments, les infections sont fréquentes et les complications souvent graves. Les femmes rencontrées parlent davantage des conséquences au moment de l’accouchement, depuis la déchirure qui entraînera la répudiation jusqu’à la mort.
La pratique traditionnelle est perpétrée par des femmes plus âgées, "les vieilles ma-tantes et les grand-mères". Bien qu’il y ait encore beaucoup de mères qui pensent qu’il faut absolument exciser leurs filles parce que sinon elles ne trouveront pas de mari, de plus en plus de femmes tentent de protéger leurs filles des femmes plus âgées qui vont jusqu’à intervenir sans leur consentement.
Alors que jusqu’à 7 ans, petites filles et petits garçons sont traités sans distinction, il n’en va pas de même par la suite : très jeunes, les fillettes travaillent et il devient alors de plus en plus difficile de les surveiller et de les protéger, d’autant plus difficile lorsqu’elles ont à parcourir de longues distances seules, pour, par exemple, aller chercher de l’eau, ce qui est très fréquent dans les campagnes.
L’excision est un sujet difficile à aborder pour les femmes et encore plus lorsqu’il s’agit de parler avec des femmes occidentales qui peuvent avoir du mal à comprendre qu’une femme n’a pas la possibilité, voire le droit, de rester célibataire.
Au Burkina Faso, les hommes ont fréquemment plusieurs épouses (2, 3, 4…), elles vivent dans la même maison avec tous les enfants. Le mariage forcé est une pratique courante et peut toucher aussi bien des femmes devenues veuves obligées d’épouser un frère ou un cousin du mari défunt que de très jeunes filles promises à des hommes parfois très âgés.
Lors d’une excursion dans un village, Fernande a entendu l’histoire d’une jeune fille qui prenait soin de son père malade; un homme d’un autre village s’est employé à payer pour les soins et les médicaments nécessaires à la santé du père : il voulait la jeune fille en échange. Il est venu l’enlever de force, elle a résisté, lutté jusqu’à mourir d’une crise cardiaque…
Bien des lois existent, mais elles sont rarement appliquées. Ainsi pour la "traite des enfants"; bien qu’interdit par la loi, il existe bel et bien un trafic d’enfants. Les enfants sont enlevés et tout simplement vendus au marché. Les hommes achètent des filles et les moins de 14 ans sont très recherchées.
D’après Fernande, même si ce n’est pas toujours le cas lorsqu’elles sont les conjointes d’un même mari, les femmes manifestent une grande solidarité entre elles; elles essaient de protéger leurs filles, de les soustraire à cette oppression. On sent d’un pays à un autre que les femmes s’éveillent, commencent à parler. Des maisons de femmes se mettent en place en ville mais aussi dans les villages; les femmes cherchent à se rencontrer, à s’informer sur ce qui pourrait se faire, sur ce qui se fait ailleurs.
Fernande a beaucoup apprécié les moments de rencontres avec les femmes du Burkina Faso, "très intéressantes à jaser". Même si elles restent discrètes sur leur vie personnelle, elles sont très curieuses de la vie ailleurs, elles veulent apprendre comment se passent les choses chez nous. Et s’il n’est pas toujours facile de décrire par + 40° ce que c’est que la neige, la glace, ni d’expliquer qu’à cause du froid, on ne peut pas laisser les poules dehors (et que non, elles ne sont pas dans la maison mais qu’elles ont leur propre maison!). C’est dans la bonne humeur et avec beaucoup d’humour et parfois, avec surprise, que les femmes du Burkina accueillent les récits des femmes d’ailleurs : "Comment? Tu vis toute seule dans ta maison!?"
Fernande, qui a effectué une douzaine de voyages à l’extérieur du pays, a été frappée par la pauvreté, le manque de nourriture, le dénuement : "On ne peut pas s’imaginer! Bien souvent, pour dîner les femmes africaines se contentaient d’un œuf (et pas bien gros!). Faut bien que tu aies de quoi manger, quand même!".
À l’autre extrême, il y a le luxe : comme la limousine privée avec chauffeur et gardiens lors de la réception à l’ambassade du Canada, avec un buffet copieux tout à fait bienvenu après quelques jours de découvertes culinaires pas toujours évidentes (mouton, œufs pas trop gros, bananes en dessert au souper et poulet à bicyclette!). Là-bas comme ici, il y a les riches et les pauvres.
Fernande, qui a eu la malchance de perdre sa valise dès le début du voyage (ou la chance? après tout, cela lui a permis de changer totalement de look et de s’habiller avec de belles robes africaines), en n’ayant plus aucune de ses affaires personnelles (elle s’est bien ennuyée de sa jaquette) a ressenti ce que pouvait être le dénuement, mais a aussi profondément pensé à l’importance de la lutte contre la pauvreté des femmes.
Et s’il est vrai que, lorsque l’on se compare aux femmes africaines, on peut se considérer chanceuses, pour elle, il faut rester vigilantes pour ne pas perdre ce qu’on a gagné et surtout continuer à se battre pour la liberté des femmes, contre la pauvreté, sans relâche ici et ailleurs.

Et si dans les villes, on voit des petites filles qui vont à l’école, des femmes qui travaillent dans les banques, dans les centres commerciaux, qui paraissent en bonne santé et sont très élégantes, il faut penser aux femmes des villages qui travaillent dans les champs alors que les hommes s’approprient les revenus et les dépensent. Il faudrait pouvoir multiplier les actions de sensibilisation à des formes d’organisation comme les coopératives financées par le micro-crédit, que "les femmes puissent apprendre à compter pour ne plus se faire avoir", qu’il y ait des bibliothèques pour apprendre à lire… partager le savoir.
Jamais, je n’oublierai ça!
"Quand tu as vu l’autre extrême, tu peux plus penser pareil, mais pour le changement, il faut y aller en douceur. Les croyances, les coutumes ne se changent pas comme ça! On peut penser à nous ici au Québec, il n’y a pas si longtemps, et même encore aujourd’hui, à nos ma-tantes, mon-oncles et grand-mères et grands-pères."
C’est tout cela que Fernande a eu le désir de partager avec les femmes d’ici et c’est ainsi qu’elle a entrepris une "tournée" qui l’a entraînée, en ce mois de mars 2006, de Victoriaville à Saint-Flavien en passant par Saint-Pierre-les-Becquets. Et ce n’est pas fini…
