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15.12.2005

Des Palestiniennes amènent la sexualité dans l’agenda politique

Tout a commencé en 2003 avec ce qui semblait être une pauvre liste de discussion. Une poignée de femmes palestiniennes/arabes vivant en Israël ou dans les territoires occupés de Cisjordanie ont commencé à échanger sur la sexualité.

Pour une société tourmentée par un violent conflit politique et traumatisée par différents niveaux de tensions sociales et d’oppressions, cette petite étape était significative. Elle signifiait parler pour la première fois d’un tabou absolu. De nombreuses discussions allaient de la découverte de sa propre sexualité aux expériences de harcèlement sexuel et d’agressions par la famille ou par des étrangers, en passant par l’audace de sortir des normes hétérosexuelles obligatoires, par l’invisibilité des femmes, par les rôles donnés par Dieu et par leurs identités sexuelles.

Pour ces femmes, passer de la volonté d’élever la voix à la capacité de parler impliquait une grande lutte. Pour commencer, cela signifiait chercher un langage approprié, puisque certaines des femmes vivant en Israël utilisent l’hébreux comme l’arabe, d’autres l’anglais, mais aussi parce que trouver une voix propre impliquait de se réapproprier le langage. "J’ai oublié ma langue, je ne sais pas comment dire "faire l’amour" en arabe sans que cela sonne chauviniste, agressif et étranger à l’expérience". La recherche de mots pour se définir soi-même et de voix différentes a mené à la fondation d’ASWAT (en arabe : voix), un groupe de femmes homosexuelles palestiniennes.

Être une femme, être une Palestinienne, défier les normes de l’hétérosexualité : ASWAT a décidé de lier ces différentes oppressions pour ne se confronter qu’à une seule. ASWAT cherche aussi à créer une communauté qui peut soutenir la lutte contre différentes formes d’oppression et créer un espace où les différentes identités n’ont pas à être constamment négociées, expliquées ni de s’affronter.

Conduire une organisation, organiser des réunions régulières et mener un travail concret n’est pas une mince affaire dans un pays qui, du moins pour celles qui ont des papiers palestiniens et qui vivent en Cisjordanie et à Gaza, est une immense prison à ciel ouvert. D’un côté, le mur construit par les forces de sécurité israéliennes qui s’étend à travers la terre palestinienne, auquel s’ajoutent les restrictions de déplacements, fait de chaque réunion un défi en soi. Les différences de cultures et de classes entre les femmes palestiniennes ou entre celles vivant en Palestine occupée ou en Israël sont aussi d’autres types de barrières qu’il faut surmonter dans la recherche de soutien et de solidarité envers une cause commune.

Politiser la question de la sexualité, illustrer les discriminations sur la base des préférences sexuelles par la domination patriarcale en Palestine et par la vie sous occupation israélienne, signifient que les femmes d’ASWAT prennent d’immenses risques personnels. Comme le disent les femmes d’ASWAT dans leur déclaration : "Aussi longtemps que les femmes participent à la lutte pour la libération nationale, elles sont les bienvenues et leurs efforts sont encouragés. À partir du moment où elles veulent focaliser leurs énergies pour établir leur indépendance des structures et de l’occupation masculines, elles sont instantanément transformées en ennemies".

Aujourd’hui, de nombreuses femmes d’ASWAT sont actives dans d’autres organisations politiques et dans le travail pacifiste et anti-occupation, et elles font de leur mieux pour amener la sexualité dans l’agenda du changement politique et social.

Rauda Morcos, écrivaine et éducatrice, habitante d’une petite ville du nord d’Israël, relate sa propre expérience de haine. Un journaliste travaillant pour un important journal conservateur israélien (Yedeot Ahronot/Les dernières nouvelles) l'a interviewée puis a publié un article sur ses poèmes en juillet 2003. Même si elle n’a mentionné son identité lesbienne que rapidement lors de l’entrevue, ce mot commençant par L a donné son titre scandaleux à l’article. Soudainement, la population arabe de sa ville, qui affirme n’avoir aucun intérêt dans les suppléments littéraires des journaux hébreux, semblait avoir lu l’article et avoir quelque chose à dire à son propos. Les propriétaires de petits magasins locaux en ont fait des photocopies et l’ont distribué, parce que tout le monde savait qu’il s’agissait de la fille d’un tel.

Les conséquences de cet article sont allées plus loin que Rauda l’aurait imaginé : les vitres de sa voiture ont été cassées et ses pneus crevés plusieurs fois. Elle a reçu un nombre innombrable de lettres de menaces et de coups de téléphone. Elle a aussi perdu son travail d’enseignante, les parents se plaignant qu’ils ne voulaient pas d’elle comme professeure. Qu’elle le veuille ou non, Rauda a été poussée hors de la clandestinité, avec le risque que cela comporte pour sa vie et celui d’être criminalisée. Elle utilise cependant cette expérience comme un moyen d’auto-émancipation. "Dans de telles situations", commente-t-elle au deuxième degré, "tu réalises très vite qui sont tes vrais amis et qui est une perte de temps. Une fois le pas de la sortie de la clandestinité franchi, il devient bizarrement plus facile de faire le pas suivant".

Rauda est une des rares femmes d’ASWAT qui n’est pas clandestine. Les femmes de ce groupe viennent de tous les milieux et de toutes les situations : certaines sont bisexuelles, lesbiennes, queers, transexuelles, transgenres ou intersexuelles. Quelques-unes se définissent comme étant confuses. Maintenant, Aswat offre un forum ouvert sur ces questions et trouve l’arsenal pour leur lutte commune. Aswat permet aussi de chercher des modèles hors du mode de vie gai et lesbien occidental, pour une expression de la diversité des sexualités féminines depuis la diversité dans la société arabe.

Source : Sruti Bala, 04.10.2005 via Liberté pour les femmes de Palestine

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