Les femmes de Djibouti font plier les religieux
Les 2 et 3 février 2005, les religieux réunis par le gouvernement de Djibouti et No Peace Without Justice dans le cadre de la Conférence sous-régionale sur l'élimination des mutilations génitales féminines (MGF), qui visait à obtenir un consensus à la fois politique et religieux sur l'abandon des MGF, ont discuté de la relation entre les mutilations et le coran.
Venus de toute la Corne de l'Afrique, ils étaient encadrés par les plus éminents théologiens. Le 2 février, le gouvernement de Djibouti ratifiait le protocole de Maputo (protocole relatif aux droits des femmes en Afrique) par lequel il s’engage à tout mettre en œuvre pour l’abandon des MGF, mais à quelques minutes de la clôture de la conférence, on doutait encore du résultat des discussions des religieux dont l'appui est capital pour une lutte plus efficace contre les MGF.
Pendant 48 heures, confinés dans une petite salle où l'atmosphère devenait de plus en plus irrespirable, les débats avaient enflammé les esprits. Face à une majorité de religieux frileux à abandonner complètement les mutilations génitales, les voix dissidentes de quelques courageux ont eu bien du mal à se faire entendre. Quasiment seul contre tous, le théologien soudanais Ali Hashim Al-Sarrag les a surpris en évoquant le plaisir féminin et le juste droit de leurs revendications. L'intensité des échanges et la profondeur des réflexions laissaient percevoir qu'un moment crucial se jouait ici. À l'extérieur de la salle bondée, on voyait se former des grappes de curieuses concentrées sur leurs appareils de traduction. Il y avait là quelque chose de touchant, à voir toutes ces femmes "espionner" des religieux en train d'évoquer leur santé à elles, leurs droits, leurs vies. Quand les propos dépassaient leur tolérance, certaines n'ont pas hésité à intervenir, sous le regard incrédule des religieux.
Un moment-clé aura été l'exposé du docteur Carlo Astini, médecin-chef de l'hôpital de Balbala qui, après un vote des religieux, a été autorisé à présenter des photos insoutenables de complications médicales entraînées par les mutilations des organes génitaux féminins. On se souviendra aussi longtemps de l'appel musclé de Safia Elmi Djibril du ministère de la Santé : "Si vous n'arrivez pas à vous mettre d'accord sur le plan scientifique, essayez de penser avec vos coeurs!"
Au début de la cérémonie de clôture de la conférence, les conclusions politiques et religieuses étaient présentées publiquement. C'est au ministre chargé des Biens Wakfs (organisations musulmanes charitables) et des Affaires islamiques que revenait la tâche de présenter les conclusions des débats religieux. Il a été tout de suite clair que ces derniers n'avaient pas réussi à se mettre d'accord sur un refus total des mutilations génitales. S'ils rejetaient majoritairement la pratique de l'infibulation, quelques irréductibles s'accrochaient à l'excision du clitoris. Cette fois, c'en était trop. Du fond de la salle est monté une rumeur qui prenait de plus en plus d'ampleur. On tapait sur les tables, on agitait les bras. Bientôt, toute la salle reprenait en coeur ce cri de protestation. À la tribune, Hawa Ahmed Youssouf, la seule femme membre du cabinet de Djibouti et ministre de la Promotion de la femme, du Bien-être familial et des Affaires sociales depuis 1999, et Emma Bonino encouragaient les femmes qui protestaient.
Le ministre a été obligé d'interrompre sa déclaration, alors que de nombreux religieux quittaient la salle sous les huées. Mais après cinq minutes de flottement, un mouvement se profilait au niveau de la tribune officielle. Certains religieux étaient revenus. Le ministre s'est levé, a déchiré la déclaration qu'il lisait et annoncé que les religieux venaient de revenir sur leur décision en précisant que, comme la charia islamique interdit catégoriquement toute atteinte à soi et à autrui, la pratique de l’excision est par conséquent inacceptable de par la loi ou par la charia. La déclaration finale (pdf) précise que le débat des religieux tenu lors de cette conférence a apporté encore une fois des témoignages irréfutables comme quoi aucune base religieuse coranique – comme d’ailleurs des autres religions du Livre (le christianisme et le judaïsme) – ne justifie la perpétuation des MGF. Ce qui s'est passé là est d'une portée symbolique sans précédent : la volonté de femmes exaspérées a fait fléchir la tradition. Et quand la tradition vacille, c'est que la révolution se profile.
Source : La Nation, Djibouti, 07.02.2005 via NouvELLES du 20.09.2005
Pages reliées :
Djibouti, fer de lance de la lutte contre les mutilations génitales, La Nation, 16.01.2005
À une semaine de la Conférence sous-régionale sur l'élimination des mutilations génitales féminines, les médias se mobilisent, Arnauld Saint-Jean, 01.2005
Le droit islamique et le protocole de Maputo (pdf), No Peace Without Justice, 01.2005
Djiboutian Minister teaches West women's liberation, afrol News, 20.08.2002
Ressources pour soutenir la lutte contre les mutilations génitales, Femmes de la francophonie



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