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Travailleuses du sexe au-delà des frontières

Conférence publique du 18 mai 2005Dans la salle Marie-Gérin Lajoie presque pleine (il y a 638 personnes dans une salle de 750 places), je reconnais des consoeurs du mouvement des femmes. Pas beaucoup, n'empêche que ça me fait plaisir de vous voir. Après le lancement extra qui précédait la conférence publique, de l'ambiance, il y en a. Les filles sont belles, les hommes et les autres genres aussi. Ça pétille dans les regards et les sourires. Il y a de tout et ça vient d'un peu partout dans le monde. La chance que j'ai d'être ici, la chance que j'ai de ne pas avoir hésité à me laisser déranger par les Stelliennes il y a 5 ans, si vous saviez! Rangez vos préjugés pour quelques jours. Vous les reprendrez après si le coeur vous en dit. Écoutez. Écoutez-nous comme vous aimeriez être écoutées vous-mêmes. Écoutez pour voir.

Pour Maria Nengeh Mensah, de l'École de travail social de l’UQAM, il va sans dire qu'un métier criminalisé et judiciarisé n’est pas "un métier comme un autre". Mais aujourd’hui, les putes sont capables de se faire entendre. C'est à tout jamais que leur silence est fini. Faudra vous y faire.

C'est chaque jour que les travailleuses du sexe doivent composer avec la stigmatisation. Il est bien vu de les discréditer. Pascale Robitaille, animatrice de la soirée, rapporte que bien des pressions ont été exercées, dont par des professeur-es de l'UQÀM, afin que n’ait pas lieu le Forum XXX, vu comme soutenant l’exploitation sexuelle et l'industrie du sexe. En fait, au cours des 10 jours qui précédaient le forum, il y a eu une campagne anti-Forum XXX. Levons notre chapeau à l’UQÀM qui a su résister à ces pressions anti-démocratiques!

Ce qu'elles veulent, c'est être traitées en égales plutôt qu'en responsables de la pandémie du VIH, un préjugé tenace qui persiste à accentuer la répression envers elles - et que certaines d'entre vous alimentent! Comme si la sexualité était dangereuse, alors que les travailleuses du sexe sont des professionnelles du sécurisexe. Dieu qu'on a peur du cul sur cette planète, comme s'il allait nous happer, nous bouffer, nous enlever notre dignité voire notre identité. Mais non. Ce n'est pas là que ça se passe.

Maria Nengeh Mensah rappelle qu'il y a un lien déterminant entre la criminalisation de la prostitution et le taux d’infection au VIH-sida. Que ça vous plaise ou pas. Criminalisez la prostitution et vous verrez monter le nombre de personnes infectées. Décriminalisez-la et vous le verrez descendre. C'est aussi simple que ça. Il y a tellement d'autres façons de lutter contre l'exploitation des femmes que de faire la guerre aux putes mes soeurs. Les travailleuses du sexe sont nos alliées, pas nos ennemies.

Non seulement les lois criminelles influencent-elles directement le degré de risque auxquelles elles sont exposées, mais encore valident-elles leur stigmatisation. N'en finirez-vous jamais de contribuer à stigmatiser vos soeurs? Tout comme vous, les travailleuses du sexe ont besoin de contrôler leurs conditions de travail. Mais la prolifération des discours néoabolitionnistes oriente les interventions vers des mesures coercitives qui leur font mal, en dépit des bonnes intentions. Il faut bien plus que des bonnes intentions pour changer le monde. C'est au-delà des images et énoncés stéréotypés qu'il faut aller. Les putes n'accepteront plus jamais d’être mises au ban de la société. Désormais, elles prennent la parole. Elles disent que ça va faire. Autant vous y faire.

Claire Thiboutot explique que Stella est né dans le contexte de l’épidémie du VIH-sida, comme beaucoup de regroupements de travailleuses du sexe un peu partout dans le monde. Les travailleuses du sexe sont des actrices de la prévention du VIH-sida. Elles luttent aussi pour la décriminalisation de leur travail. Regroupées, elles confrontent les préjugés. Elles doivent également confronter les propres préjugés qu'elles ont encore trop souvent elles-mêmes envers celles qui travaillent sur la rue ou qui sont porteuses du VIH, entre autres. Apprenons plutôt les unes des autres! Stella, c’est un espace où on développe la solidarité entre toutes les personnes gagnant des revenus en exerçant le travail du sexe, sans exclure qui que ce soit.

Il faut être visibles, prendre la parole, impliquer les clients de même que les propriétaires et les gérants de clubs afin d'améliorer nos conditions de travail. ll faut obtenir que le gouvernement canadien ne s’aligne pas sur les politiques étatsuniennes, notamment en matière de prévention du VIH-sida. Il faut aussi parler davantage de VIH-sida entre nous. Pourquoi ne pas créer nos propres émissions de radio, films et documentaires?

Beaucoup croient que la décriminalisation ferait l’affaire du crime organisé, alors que c’est tout le contraire! Des meurtres de militant-es pro-droits des travailleuses du sexe en témoignent. À Montréal, il y eu 824 arrestations pour sollicitation en 2004. Les prisons sont pleines. Ça ne peut plus durer. C'est de solidarité que les travailleuses du sexe ont besoin et de consolider leur mouvement. "Tenancières de notre résistance, nous sommes ici, là-bas, partout, au-delà des frontières!" Il faudra vous y faire.

Venue de Kolkata en Inde, Rama Debnath explique que le DMSC est un forum qui regroupe 65.000 travailleuses du sexe et leurs enfants du Bengal ouest. Il revendique les droits des travailleuses du sexe et de leurs enfants. Il lutte pour obtenir la décriminalisation du travail du sexe et pour que ses membres puissent bénéficier d'avantages sociaux.

Depuis le début, avec son désormais célèbre programme Soganachi, cet organisme est actif au niveau de la lutte contre le VIH. Aujourd'hui, c'est 47 centres anti-VIH-sida que le DMSC a mis sur pied de même qu'une clinique de dépistage gratuit du VIH. Le DMSC organise aussi des écoles et des centres d’accueil pour les enfants des travailleuses du sexe. Elles ont deux résidences où ils peuvent apprendre, un droit que la société leur nie. 27 conseils autonomes empêchent aussi les enfants d'entrer dans le travail du sexe. Elles sont d'ailleurs les seules qui se préoccupent de les empêcher d'entrer dans l’industrie du sexe. Elles ont sauvé 300 jeunes filles de la prostitution forcée. L'agence de réglementation Dunbar surveille l’entrée des femmes dans l’industrie.

Après 10 ans d’existence, le plus grand succès du DMSC, c'est d'être arrivé à créer une estime de soi chez les travailleuses du sexe. Aujourd'hui, elles savent désormais qu'elles ont le droit d’avoir des droits, qu'elles n'ont pas à accepter la stigmatisation ni la discrimination. Elles ont créé un lieu où la voix des travailleuses du sexe peut être entendue par la société.

Elles veulent être vues comme des personnes capables de changer leurs vies, pas comme des victimes à sauver. "Nous sommes en mesure de décider de notre propre sort", dit Rama Debnath, "nous avons réussi à neutraliser le pouvoir des proxénètes, des madames, des policiers..." Elles sont aussi en mesure d’exercer des pressions pour faire respecter leurs droits humains et civils. Nous voulons établir les droits des personnes marginalisées en augmentant l’estime qu’elles ont d’elles-mêmes, en modifiant les règles, les politiques et les relations de pouvoir qui existent dans l’industrie. Elles veulent créer un monde où toutes les communautés marginalisées puissent vivre en harmonie, où aucune discrimination n’existera plus.

Selon Linda Bakiu de Cabiria, il est clair que le contexte sociopolitique français actuel rend la solidarité urgente. C'est ensemble que nous devons continuer la lutte pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe. En France, Cabiria a créé une rupture épistémologique dans le traitement de la prostitution. Avant Cabiria, toute aide était subordonnée à la réinsertion, les prostituées étant vues comme des inadaptées sociales. Il n'était pas question de leur donner des préservatifs. Cabiria lutte contre l’exclusion et la stigmatisation. Elles accompagnent les travailleuses et travailleurs du sexe dans leurs démarches, les accueillent, offrent une ligne d’urgence 24 heures sur 24. Elles ont aussi une maison d’édition et un site Web. Depuis 2002, Cabiria a également mis sur pied une université citoyenne conçue sur le modèle des universités populaires.

Diverses contraintes découlent de l’abolitionnisme, qu'il soit féministe ou non. Les travailleuses du sexe sont systématiquement fichées et réprimées. Pire : on confisque leur parole qui est d'emblée jugée fausse. Qu’importe le prétexte, pourvu qu’on ne les entende pas. Depuis 2003, en France, le racolage est sévèrement condamné par 2 mois de prison et environ 7.000$ can. d’amende! Ce sont des migrantes et des immigrantes qui écopent. Ce sont les boucs émissaires de la politique sécuritaire française et les otages de la lutte anti-trafic. Aujourd'hui, elles doivent oeuvrer dans une logique de clandestinité et de survie qui les plonge dans une dangereuse précarité. Elles sont extrêmement peu soutenues dans leur lutte dû à l'abolitionnisme rampant. Rares sont ceux et celles qui se sont révoltés contre la loi Sarkozy! Il est pourtant primordial que ces personnes particulièrement marginalisées puissent compter sur des allié-es.

Finale
La rencontre se termine sur une animation des Debbies d'Australie et d'Empower au cours de laquelle une travailleuse du sexe est "sauvée" contre sa volonté par des abolitionnistes, "sauvetage" qui se termine par une manifestation de travailleuses du sexe. Arrêtez la guerre contre les prostituées! Nous voulons qu'on respecte nos droits humains, les mêmes que les autres!

Nicole Nepton de Cybersolidaires

Pages reliées :
La mise au point d'Irène Demczuk, 15.11.2006
Perspectives de Kolkata
Travailleuses du sexe et féministes, Marie-Claude Bourdon, 06.09.2005

Commentaires

Je trouve ça injuste la persecution dont vous etês victime. C'est injuste. Vous avez le droit de gagner votre vie comme vous voulez en autant que vous ne nuisiez pas les autres. J'espere qu'un jour on va vous laisser exercer votre metier tranquille et les abolisionistes, qu'il aient se coucher.

salut a tout le monde

J'ai eu la chance de participer au forum xxx pendant toute la semaine.
J'en suis sortie grandis, motivé, enrichis,plus forte et surtout plus en mesure de connaitre mes droits et la façon d'expliquer aux media et aux abolitioniste mes raisons de croire a la légalisation de la prostitution.
merci aux travail de stella surtout.

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