Belgique : Femmes à toutes les enseignes
par Brigitte Verdière
À l’issue de l’école de journalisme, le premier poste stable que j’ai obtenu était dans un mensuel féministe belge. Voyelles avait été créé par trois femmes qui, à des niveaux divers, s’étaient engagées dans le mouvement des femmes en Belgique. Jeanne Vercheval avait, dans son charbonnage natal, fait partie du groupe des Marie Mineur, les féministes en milieu ouvrier (d’elle, je tiens le Petit livre rouge des femmes). Suzanne Van Rockegem était une journaliste chevronnée. Pour sa part, Marie Denis, plus âgée que les autres, avait co-organisé la première journée des femmes de Belgique en 1972 au Passage 44 (elle avait convaincu Simone de Beauvoir d'y venir). Elle avait participé à la création de la Maison des femmes, sujet qu’elle évoqua dans son livre Dis Marie, c’était comment rue du Méridien 79? (éd. Voyelles 1980). Marie Denis faisait aussi partie du comité de rédaction des Cahiers du Grif (Groupe de Recherches d’Informations Féministes). Avec Suzanne, elles ont écrit une histoire sur le féminisme en 1993, Le féminisme est dans la rue 1970-1975 (éd. De Boeck Université). Quand je suis arrivée cet été à Bruxelles, cela a été pour apprendre la mort de Marie. Tout le mouvement des femmes lui a rendu hommage.
Travail des femmes et avortement
À Voyelles, j’étais souvent chargée des dossiers régionaux et des articles traitant de la place des femmes sur le marché du travail. J’avais moi-même eu du mal à me faire embaucher. Voyelles vivait chichement (il faut dire que le marché potentiel pour un magazine féministe est faible en Belgique avec environ 2,2 à 2,5 millions de personnes de sexe féminin, bébés compris, ce qui n’en fait pas des lectrices dans l’immédiat!). Nous bénéficions des premières mesures d’embauche des universitaires au chômage, que l’on a appelées Cadres spéciaux temporaires. À ce titre, je devais aussi m’occuper du centre de documentation pour femmes qui faisait l’objet de subsides et que nous avions nommé L’une et l’autre.
Ce fut une belle période. Nous travaillions toutes beaucoup et les plus jeunes, dont j’étais, faisaient leurs premières armes. La lutte pour la dépénalisation de l’avortement a été un grand enjeu durant toutes ces années. Les Comités pour la dépénalisation de l'avortement se mobilisaient pour qu’une loi soit enfin adoptée en Belgique.
Concrètement, sur le terrain, on savait que les médecins pratiquaient des avortements. Non sans danger d’ailleurs. Car pour tenter de pousser le législatif à prendre ses responsabilités, le judiciaire poursuivait des médecins qui pratiquaient des avortements et les femmes qui avaient avorté. Ainsi, en 1973, le docteur Willy Peers avait été arrêté pour avoir pratiqué 300 avortements à la Maternité Provinciale de Namur. Quelque 800 femmes avaient alors signé un manifeste déclarant qu’elles s'être fait avorter et 200 médecins avaient affirmé avoir pratiqué des avortements. En 1981, s’ouvre le premier procès pour avortement. Je me rappelle une séance houleuse où une juge accusait une femme de s’être fait avorter parce que sa grossesse allait l’empêcher de partir aux sports d’hiver! On en était là en Belgique, dans les années 1980.
Dans un numéro de Voyelles, nous avons publié les adresses des lieux où l’on fournissait de l’information sur le planning familial et où on pouvait se faire avorter en Belgique. Nous pensions que le numéro serait saisi (cela nous aurait fait un peu de pub), mais rien n’a bougé. Nous n’avons pas gagné le combat du libre choix à ce moment-là. Il a fallu attendre 1990 pour avoir une loi qui autorise l’avortement sous conditions. Comme le Roi Baudouin, qui contresigne les lois, était farouchement opposé à l’avortement, il avait abdiqué le temps que le Parlement vote la loi. Ce qui a été fait, et rondement. Trente-six heures plus tard, le Roi revenait. Ce fut une bonne histoire belge.
La galère de l’emploi
La situation de l’emploi des femmes est une histoire moins drôle. Quoique mieux formées que les hommes, les Belges vivent des inégalités générales. Selon Eurostat, l’Office statistique des Communautés européennes, les femmes perçoivent des salaires inférieurs à ceux des hommes. Elles sont seulement un tiers à occuper des postes de direction, et ce même dans les secteurs où elles forment le gros des travailleuses (éducation, santé). Le chômage est plus important pour elles (9% de femmes au chômage pour 7,6% d’hommes) et elles sont sur-représentées dans les emplois précaires et à temps partiel (32,6% de femmes pour 7,3% d’hommes).
Les tâches domestiques ne sont pas réparties équitablement entre les femmes et hommes, même si les Belges sont parmi les mieux loties de l’Union européenne (elles travaillent seulement (!) une demi-heure par jour de plus que les hommes, toutes tâches confondues). Il faut dire que l’enquête de référence inclut le temps de jardinage dans les heures travaillées, ce qui fait remonter la moyenne des hommes!
Malgré la loi électorale du 13 décembre 2002, qui exige un nombre égal de femmes et d’hommes sur les listes électorales, les femmes sont moins nombreuses que les hommes à détenir des mandats politiques : au parlement fédéral, on dénombre 53 femmes pour 97 hommes.
La violence envers les femmes est un problème, comme dans le reste de l’Europe. Rappelons que l’on estime qu'une Européenne sur cinq est victime de violence.

Visage varié de la prostitution
Enfin, à l’heure actuelle, à Bruxelles, la majorité des prostituées sont des étrangères originaires principalement de l’Europe centrale et orientale, de la Colombie, du Nigeria et du Pérou.
On peut voir des prostituées à une sortie de la Gare du Nord. Sur un coin, il y a une maison dont le toit est surmonté d’un immense ange de pierre. En-dessous de l’ange, un panneau lumineux clignote en rouge et blanc, indiquant "peep show". Quelques mètres plus loin, dans la même rue, se dresse une église. Entre ces deux endroits, une série de maisons où, comme à Amsterdam, "les femmes sont en vitrine", comme on dit couramment ici.
La Gare du Nord a toujours été le lieu visible de la prostitution. Les maisons ressemblent à de vrais commerces. Il y a des lumières et des panneaux qui scintillent. Les filles sont grandes, belles et, dans les lumières mauves et roses qui encadrent les "vitrines", on voit leurs slips verts fluo et leurs soutien-gorge d’un blanc immaculé qui ressort. Elles prennent des poses suggestives ou papotent entre elles ou via leur téléphone cellulaire. À neuf heures du soir, il ne fait pas encore noir et des gens du quartier passent dans la rue. Deux femmes font la causette devant une des maisons, leur gamine à bout de bras.
En province, on trouve des bars de route. La nuit, ces bars se caractérisent par de petites lumières rouges. On y boit et parfois l’on monte avec les services. C’est aussi un sujet que j’avais traité dans un magazine destiné aux jeunes, nommé Oxygène. Ailleurs, le débat est ouvert entre abolitionnistes et tenants du travail du sexe, comme le propose Espace P…, un organisme créé en 1988 par des médecins et qui agit comme "centre d’accueil, d’aide et d’orientation pour les personnes prostituées, serveuses, clients et leur entourage".
L’imagination au pouvoir
Une figure emblématique du mouvement féministe belge est Marie Popelin. Première docteure en droit de l’Université libre de Bruxelles, en 1888, elle n’a jamais eu l’autorisation de s’inscrire au Barreau (une mesure toute à fait illégale). Elle a été une des fondatrices de l’antenne belge du Conseil National des femmes belges. Au risque de paraître peu sérieuse, je dois avouer que ce nom me fait invariablement penser à Marie Poppins. Mais j’ai des excuses au pays de Tintin et de Gaston Lagaffe.
Que ce soit à la Marche mondiale des femmes ou dans d’autres mouvements, les Belges font preuve d’une grande imagination dans leurs activités. Le site d'Amnesty International Belgique offre une information très riche concernant les droits des femmes. Dans le cadre de la campagne Halte aux violences envers les femmes, le mouvement proposait un jeu de connaissances dans son site Internet. Plusieurs chanteuses, dont la très noble baronne Annie Cordy, ont chanté ensemble un bijou de chanson dénonciatrice qui dit On en a marre de la terre des hommes, il est temps de changer la donne, dont j’ai acheté un exemplaire un jour venteux de novembre dans un couloir de gare à Bruxelles. Il y a aussi régulièrement des informations très fouillées dans le site.
Autre bel exemple d’imagination, la transformation de la Place de la Monnaie (en plein centre de Bruxelles) en lavoir géant le 8 mars 2006. À l’invitation de l’association Vie Féminine, qui lançait sa campagne Sexisme : résistons aux préjugés!, quelque 120 participantes toutes de rose vêtues ont plongé des mains gantées de gants de plastique dans des bassines pour réclamer l'adoption d’une loi contre le sexisme et pour l’égalité de traitement dans tous les domaines. La campagne suit son cours.



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