par Brigitte Verdière
On n’échappe pas au Congo belge quand on est en Belgique, même quand on n’est pas, comme je le suis, née dans l’ancienne colonie. Le Congo est là. Dans la présence d’une large communauté issue d’Afrique centrale; dans des boutiques et musées spécialisées; dans la culture. Ainsi, en cet été 2006, l’on peut assister à la projection de Congo River de Thierry Michel, à l'Actors' Studio, un cinéma de répertoire de Bruxelles.
Il s’agit d’un long voyage sur le cours du fleuve Congo, de l’embouchure à sa source. Au total, 4.371 kilomètres. C’est un voyage dans les paysages, dans la vie des gens, dans les épreuves politiques, dans la violence et la ferveur religieuse dans laquelle se réfugient certains. Sur 1.700 kilomètres, le fleuve est navigable et nous scrutons ses pièges, bancs de sable et courants à travers l’œil du capitaine de bateau. Les passagers racontent un bout de leur vie. Les escales sont d’autres rencontres. Ici, les ruines d’un palais que Mobutu se faisait construire dans son village natal. Des poteaux électriques avaient été plantés. Le chef de l’État avait promis de faire venir l’électricité. "Les gens ont fait la fête, raconte un des habitants rencontré par Thierry Michel. Mais les lignes électriques n’ont jamais été tirées, l’électricité n’est jamais parvenue au village et Mobutu le savait dès le départ."
Au bout de 1.700 kilomètres, les bateaux font demi-tour. Au-delà, le fleuve se fait terrifiant et ceux qui le contrôlent encore plus. Ici, il y a la guerre, les guerres, car elles sont innombrables dans ce pays. Sauvages, féroces, irrationnelles. Les guerriers Maï-Maï qui s’expriment dans le film se considèrent invincibles – l’eau sacrée, les herbes, les danses, les fétiches les protègent des balles de leurs adversaires. Au nom de leur invincibilité, ils justifient l’injustifiable. Dans un dispensaire tout proche, un médecin décrit les sévices subis par les femmes dont il a la charge. Comment oublier désormais le regard de cette jeune femme qui boite, ayant eu le bassin fracturé "sans doute parce qu’elle a résisté à ses agresseurs", dit le médecin, qui précise : "Elle commence à aller mieux, elle a souri". Il y a aussi cette petite fille de huit ans qui a été violée plusieurs fois, dont les organes ont été abîmés, son visage d’enfant vieilli tourné vers la caméra.
C’est un film fort, courageux aussi, comme tous les films de Thierry Michel. Le cinéaste n’en est en effet pas à son premier film sur le Congo/Zaïre/République démocratique du Congo. Zaïre, le cycle du serpent (1998), Mobutu, roi du Zaïre (1999) dressaient un portrait du maréchal-dictateur et dénonçaient les jeux de pouvoir menés dans ce pays depuis l’indépendance et la situation misérable du peuple alors que les hommes au pouvoir (qu’ils soient politiques, religieux, militaires) organisent le pillage du pays à leur profit. Le cinéaste a aussi filmé les enfants des rues de Rio, tourné sur la société civile iranienne, sur l’aide humanitaire en Somalie, sur les charbonnages wallons.
Un quartier comme à Kinshasa
À Bruxelles, il y a aussi le Matonge. Ainsi appelle-t-on le petit quartier africain, installé Porte de Namur, suivant le nom Matonge d’un quartier commerçant de Kinshasa. Il s’agit d’un passage où se sont installés coiffeuses et coiffeurs, bijoutiers, disquaires, restaurants, cafés et boutiques de vêtements. Ce sont les étudiants congolais dont la résidence universitaire était proche, dans les années 1960, qui ont permis son essor. Puis d’autres communautés l’ont fréquenté : Rwandais, Burundais, Maliens et Sénégalais, Latino-Américains, Indo-Pakistanais, et même des receleurs, trafiquants de toutes sortes. Jusqu’à des tensions, des émeutes en 2001. Jusqu’à la rénovation. Il paraît que le soir, les "Mamans Courage" comme on les appelle, viennent vendre à la criée des objets qu’elles volent, dans la journée, dans les grands magasins. C’est aussi le lieu où les militants de tout poil se retrouvent pour rebâtir leur Congo, et manifester. Et où les bandes rivales s’affrontent.
Malgré cela, le Matonge reste cantonné à la galerie commerçante. S’il n’y avait pas, désormais, la fresque de Chéri Samba, artiste congolais engagé, chaussée d’Ixelles (quasiment au-dessus du vendeur de chocolats Léonidas), un passant non averti pourrait ignorer le Matonge.

Un musée sur l’Afrique coloniale
Mais il n’y a pas que cela. Il y a le musée de l'Afrique centrale, à Tervueren. C’est un beau musée, riche en collections de toutes sortes sur le Congo : faune, objets d’art surtout, mais ce n’est pas un musée de l’Afrique centrale, comme il s’appelle, c’est un musée colonial sur le Congo.
Je sais de quoi je parle. Il y a dans la maison de mes parents tout un passé colonial. Des objets d’art (masques, statuettes, tambours) et surtout des livres. Certains sont édifiants, telle cette petite brochure, Vertus du colonial, éditée sous le doux nom des Éditions du Chant d’oiseau. Beau symbole que ce petit livre. L’auteur est un missionnaire, Cl. Schöeller, et la préface est signée par un militaire. Il n’y a rien à dire de plus. Je n’en ai lu que des extraits, ils sont tous empreints d’un racisme condescendant, qui se cache sous le "respect des Noirs". Lisons : "En tant que civilisateurs chrétiens nous devons respecter toutes les valeurs intellectuelles, culturelles, artistiques et morales des indigènes en nous efforçant de les protéger, de les sauver et de les développer tout en les purifiant et en les ennoblissant s’il le faut" (page 29). Je crois que je ne vous en dirai pas plus sur la bibliothèque de mon père.
Tous les livres de l’époque sont à l’avenant. Heureusement il y a des ouvrages plus récents, des analyses politiques sur la dictature de Mobutu, des bouquins d’art et de voyage. Je n’ai malheureusement pas trouvé beaucoup de critiques de la politique coloniale elle-même, une des politiques les plus inégalitaires, qui n’a formé quasiment aucun intellectuel noir et qui a joué les ethnies les unes contre les autres, une pratique ancienne il est vrai et qui a toujours cours, quels que soient les dirigeants.
Trop de richesses tue la richesse
La République démocratique du Congo a la chance et la malchance d’être un des pays potentiellement les plus riches d’Afrique. Il y a de tout : du bois précieux, du café, des diamants, du cuivre, de l’or, de l’étain, du coltan, un composant utilisé dans l’industrie aéronautique, de la téléphonie cellulaire et informatique, etc. L’exploitation de ces richesses, localisées pour l'essentiel dans l’est du pays, a mené à de nombreuses guerres, des guerres menées par des milices armées par des pays limitrophes, tels l’Ouganda et le Rwanda pour ne parler que des prédateurs les plus importants.
Les autorités politiques de ces pays ont souvent des intérêts personnels dans les compagnies qui exploitent les richesses du
sous-sol congolais et agissent en lien avec des compagnies étrangères corrompues.
Comme toujours, ce sont les civils qui paient. L’on estime que la guerre civile en République démocratique du Congo a déjà coûté la vie à quelque 4 millions de personnes. Les femmes ont subi des violences de toutes sortes, comme nous l’avons déjà écrit dans ce site.
Les troubles qui ont surgi dès la proclamation des résultats des élections législatives 2006 ne poussent pas à l’optimisme. Et comme d’habitude, tout le monde s’en mêle : les Belges, les Français, les Étatsuniens… Quand je vous disais que l’on échappe difficilement au Congo.

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