par Brigitte Verdière
La terre. Le bois. Le sang. Comme il y a cent ans, comme il y en a cinquante, vingt. Comme aujourd’hui. Le samedi 12 février 2005, dans la province de Pará, au nord du Brésil, la missionnaire Dorothy Stang (née étatsunienne, naturalisée brésilienne) a été assassinée de six coups de pistolet par un tueur à gages. Dorothy Stang se savait menacée : elle avait averti la police, qui n’a rien fait. Comme 161 autres personnes, pour des conflits portant sur la terre. Les membres de la Commission Pastorale de la Terre (CPT) sont particulièrement visés. Ils défendent le droit des sans-terre de posséder le lopin de terre qu’ils cultivent. Ils prônent aussi une manière de cultiver respectueuse de la terre et de l’écologie et ils sont contre les coupes à blanc dans l’Amazonie.
Dorothy Stang est maintenant placée par l’opinion publique au niveau de Chico Mendes, ce seringueiro (collecteur de latex) écologiste tué en 1988. Mais elle n’est pas l’unique victime de ces conflits. Selon les statistiques publiées par les journaux brésiliens, de 1984 à 2003, on a enregistré 362 homicides dans des conflits agaires. L’État de Pará est le plus violent, mais Maranhao, Pernambuco, le Mato Grosso, Minas Gerais et Bahia sont les suivants sur la liste. En fait, les conflits agraires ne cessent d’augmenter. Ils ont presque doublé en 2003 par rappport à 2002, atteignant le nombre de 1335.
L’absence de réforme agraire de la part du gouvernement Lula, réforme qui était tant attendue, a exacerbé les tensions. Joue aussi l’impunité dont jouissent les tueurs. Pour une poignée de personnes arrêtées (dont certaines s’évadent de prison ou voient leur peine réduite, ou sont tout simplement acquittées), combien de crimes jamais élucidés. Le cas le plus criant est sans doute celui des 146 policiers militaires qui ont participé au massacre de 19 paysans sans terre en 1996. Seuls deux d’entre eux ont été condamnés.
Comme dans d’autres cas, le gouvernement a réagi en envoyant la troupe pour calmer le jeu et en gelant l’enregistrement cadastral illégal que l’on appelle le grilagem. L’on appelle ici grilagem la prise illégale de possession de terres par de gros propriétaies qui font enregistrer des titres de propriété sur des terres souvent publiques ou qui sont déjà occupées et cultivées, généralement par de petits paysans. Ceux-ci possèdent parfois des titres de propriété, mais les grileiros (ceux qui pratiquent le grilagem) font valoir que leurs titres sont plus anciens. Ne le sont-ils pas, puisqu’ils sont parcheminés? Certes, ils ont une allure vieillie : c’est qu’on a placé les papiers dans une boite où était aussi enfermé un grillon. Ses déjections et ses déplacements ont fait le travail de veillissement. Le nom de grilagem vient de là.
Le grilagem fut une invention des colons blancs. Pour que le système fonctionne, il fallait en outre qu’il s’assurent le concours d’avocats véreux (qui rédigeaient les titres et les enfermaient), de journalistes à leur solde (qui les défendaient dans des revues d’opinion, les propriétaires ayant souvent des vues politiques) et de bandits prêts à tuer sur commande. Aujourd’hui, l’enquête policière entamée suite au meurtre de Dorothy Stang montre que les pratiques n’ont pas changé. Tout un réseau mafieux, incluant des députés et des pots de vin atteignant des sommes fabuleuses, est en train d’émerger au grand jour. Pour payer les 50.000 reals (environ 25.000 dollars canadiens) au tueur à gages, plusieurs propriétaires se seraient associés.
Jorge Amado a bien décrit ce système dans son livre "Les terres du bout du monde". Deux hommes, deux chefs locaux, s’affrontent jusqu’à se détruire pour posséder les meilleures terres à cacao de leur région. Aujourd’hui c’est le bois, la forêt à transformer en champs de soja, qui intéressent les grileiros. Avant, il y a eu la teinture tirée du bois, le café, le cacao, le latex, le sucre. Le Brésil a de tout, en quantité. Et pourtant, dans un pays aussi immense, la terre est concentrée entre les mains de quelques-uns et manque à la majorité.
Ceux qui n’ont pas de terre n’ont pas non plus de toit. Ceux qui se construisent un toit illégalement sont chassés de manière aussi brutale que ceux qui occupent des terres non cultivées. Au moment où l’on abattait Dorothy Stang, la police militaire expulsait brutalement 3000 familles qui s’étaient installées dans le parc industriel de Goiânia, capitale du petit État de Goias, au nord-ouest de Minas Gerais (centre). Il y avait 2.500 policiers. Ils sont venus à l’aube, les fusils chargés de balles de caoutchouc. Les familles étaient là depuis neuf mois. Elles croyaient tellement qu’elles resteraient là qu’elles avaient appelé leur campement "Songe réel".
Tout ceci s’est passé au début de 2004, dans un pays dirigé par un président de gauche, celui de Luiz Ignacio Lula da Silva, dit Lula, qui a été élu pour changer les choses, pour écouter la voix des pauvres et les défendre. Un autre rêve auquel beaucoup ont aussi cru.
"Quelle déception!" Cette phrase est sur les lèvres de beaucoup de Brésiliennes et de Brésiliens. "Quelle déception, mais camarade, la lutte continue!" Celle qui me parle ainsi est Eni Medeiros. Eni a 70 ans et cinq enfants. Elle habite Ipé, un faubourg situé à quelque trente minutes en bus du centre de Porto Alegre. Je suis allée la voir pour qu’elle me raconte la création de son association Femmes en action, et la lutte qu’elle a menée pour obtenir l’installation d’un poste de santé dans Ipé. Le quartier compte quelque 300 maisons et abrite environ 500 personnes. Il n’y avait aucune infrastructure sanitaire, ni école, ni crèche. Après deux ans de bagarres, de démarches, de pétitions, Eni et ses compagnes ont obtenu l’ouverture d’un centre de santé où l’on dispense aussi de l’information sur le planning familial.
"Il y a tellement de jeunes femmes avec des enfants", note Eni. Elle déplore le travail des enfants. Et, pour les enfants aussi, elle se bat pour la construction d’une crèche. "Cela permettrait aux mères de travailler et de donner aux enfants une occupation et une nourriture saine." Eni a obtenu le permis de construire sur des terrains appartenant à la compagnie d’électricité. Elle a obtenu de l’argent et du matériel : des portes, des fenêtres. Que l’on a volées. Alors le projet est en attente. Mais Eni reste vigilante. Après l’entrevue, elle a tenu à me montrer les maisons bâties sur une pente de terrain et que la moindre pluie entraîne vers le bas. "Nous avons une femme élue, c’est déjà mieux pour se comprendre, dit-elle. Mais beaucoup reste à faire." Pour cela aussi, "la lutte continue".
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La lutte des Sans-Terre au Brésil : au-delà de la réforme agraire, Karine Peschard, 12.2004

