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Argentine : Et si Juanito devenait vieux?

par Brigitte Verdière

De passage à Buenos Aires, à mon retour du Brésil vers le Pérou, je me suis précipitée dans les librairies. Avec le tango et les cafés, c’est le meilleur de cette ville. Je me suis précipitée surtout au rayon des livres d’art car je voulais m’acheter un livre sur Antonio Berni.

J’ai trouvé mon bonheur : le catalogue d’une exposition qui a eu lieu en 2002 à la Recoleta et qui retraçait les œuvres d’art présentées à la Biennale de Venise en 1962, où l’artiste argentin a gagné le premier prix de la catégorie "graveur étranger". Berni soumettait des gravures et collages tournant autour du thème de Juancito Laguna, ce gamin des rues de Buenos Aires, titi des faubourgs dont la famille vit de la récupération de toutes sortes de matériaux trouvés dans les rebuts da la société de consommation.

Berni en a fait un archétype social. Il disait lui-même : "L’Amérique pauvre, avec son peuple nomade venu du fond des provinces de l’intérieur du pays et du continent, pullule aujourd’hui dans les banlieues des nouvelles capitales. Sans rien à lui, sauf sa force de travail, décharné par le saccage et l’exploitation, il se construit des refuges misérables en réutilisant des cartons, des cannettes qui ne servent plus et tout un tas d’ordures provenant de la consommation de la ville bourgeoise". À partir de Juanito et de son alter ego féminin, la prostituée Ramona Montiel, Berni a fait une série de peintures qui forment une sorte de bande dessinée. Il y a Juanito apprenant à lire, Juanito endormi dans les poubelles, Juanito chassant les oiseaux, Juanito à la plage et, ironie suprême de deux mondes qui se côtoient sans jamais se rencontrer, l’Aéronef survolant le bidonville où habite Juanito.

Aujourd’hui, dans des villes qui accumulent banlieues pauvres et favelas, Juanito reste d’une terrible actualité. En Argentine, la crise économique de 2001 ("quand l’Argentine s’est effondrée", disent les Brésiliens) n’est pas surmontée. L’économie va mieux, mais pas pour tout le monde. Surtout pas pour ceux qui en auraient le plus besoin. Le quotidien Clarins indiquait le 14 mars 2005 que 44,3% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Les nouveaux emplois créés sont mal payés : une moyenne de 400 pesos argentins (165 dollars CAN) par mois pour le travail déclaré; 200 pesos pour le travail au noir. Il en faut 760 pour vivre dignement. Les personnes les plus touchées par la pauvreté sont les sans emploi et les personnes âgées.

Berni n’a pas eu le temps de voir Juanito vieillir (Juanito est encore jeune puisqu’il est né en 1961). Ou peut-être n’en aurait-il pas eu le temps. Au Brésil, dans les favelas, les jeunes gens sont les premières victimes de la violence. Ou peut-être aurait-il participé aux luttes de tous ceux qui ont commencé à s’organiser après la crise. Il ne faut pas vieillir pauvre. C’est l’injustice suprême car la pauvreté ne laisse pas de repos. Tous les jours, il faut manger, dormir. Tous les jours, il faut mendier. À un certain âge, on devrait toutes et tous pouvoir se reposer.

Ce n’était pas le cas de cet homme qui, à Rio de Janeiro, au marché aux puces du samedi matin qui se tient derrière la place du XV novembre, tentait de vendre un crucifix en cuivre. Il était là, seul, perdu au milieu des marchands professionnels, ne sachant où se mettre, ni comment proposer sa marchandise. Il y avait en lui une infinie tristesse et une grande lassitude. Je me souviens aussi de cet homme au Vietnam qui vendait sa chambre à coucher, faite de meubles anciens, dans un village perdu du sud du pays. Et l’autre jour encore, cette femme autochtone, faisant le tour des restaurants bon marché du quartier où je travaille à Lima, pour qu’on lui offre un peu de nourriture. Je pourrais multiplier les exemples. Je voudrais seulement citer un fait. À Sao Paulo, selon une enquête de la Pastorale de la femme marginalisée, de plus en plus de femmes âgées se prostituent. Certaines commencent passé 55 ans. Elles le font pour arrondir les fins de mois, soutenir un mari qui n’a plus d’emploi, payer les médicaments. Une de ces femmes a raconté au journaliste du Globo, qui citait ce fait, sa première passe : elle était tellement honteuse qu’elle a pleuré toute seule dans la salle de bains, une fois l’acte terminé. Son client est parti sans la payer. Toujours selon l’article, le prix de la passe va de 2 à 30 reals (1 real vaut environ la moitié 50 cents canadiens).

Site du relais de la Charte mondiale des femmes pour l’humanitéJe ne voudrais pas terminer cette chronique sur une note trop triste. Surtout que j’ai assisté à de beaux événements. Le lancement de la Charte mondiale des femmes pour l’humanité, le 8 mars 2005 à Sao Paulo, a été un beau succès. La remise de la Charte aux Argentines le 12, à la frontière des deux pays, aussi, et le dimanche après-midi du 13 à Buenos Aires également. Je suis sur le départ pour assister à de nouveaux événements autour de cette Charte et ce sont, déjà, mes derniers jours en Amérique latine.

Pages reliées :
Exécutions sommaires dans les favelas, 23.10.2005
Relais de la Charte mondiale des femmes pour l'humanité du 8 mars au 17 octobre 2005