Brésil : Le corps sous toutes ses coutures
Quand il parle du Brésil, mon guide (inévitable et indispensable Lonely Planet) évoque l’amour du foot, de la musique et le culte du corps. Il dit aussi qu’une des erreurs principales du président Janio Quadras (1961) est d’avoir voulu interdire le port du costume de bain aux concours de beauté et le bikini sur les plages. Dans un pays où le maillot une pièce est une incongruité et la culotte petit bateau, objet de ridicule, on se demande d’où le monsieur a tiré son idée.
J’ai eu la chance d’être au Brésil à l’époque du carnaval qui débutait cette année juste après le Forum social mondial. Je n’étais pas à Rio ni à San Salvador mais à Florianopolis, une île enchanteresse bordée de plages de sable blanc, baignée d’une mer chaude et pas trop agitée, couverte de végétation tropicale. Bref, l’endroit où tout le monde se retrouve pour les congés de carnaval, y compris et surtout des Argentins.
J’ai acheté un billet pour assister aux défilés des écoles de samba. Et j’ai vu ce que l’on voit d’habitude à la télé : les costumes extravagants pleins de plumes, de scintillements et de froufrous; les chars immenses avec les plateformes sur lesquelles femmes et hommes, mais femmes surtout, dansent la samba, fesses bien moulées en évidence. Le bruit. Les couleurs. Parfois certains costumes sont d’une seule couleur mais c’est pour mieux souligner leur originalité. Les écoles sont issues de quartiers et chaque quartier envoie des escouades de personnes qui se préparent à cet événement une année durant. Du haut des gradins où je me trouvais, quand les différents groupes avançaient en rangs serrés, les chapeaux de plumes de différentes couleurs formaient une mer de jaune, de bleu, de vert, de rose….
Il faut aussi imaginer la foule venue soutenir les participant-es, foule forcément surexcitée quoique bon enfant dans ce cas-ci, et la musique, les rythmes qui vous font bouger même si vous ne bougez pas normalement, même si vous ne savez pas comment bouger.
Des fesses, j’en ai vu aussi et en masse à la télévision qui retransmettait les images des défilés et où les émissions de concours de reines de la samba se succédaient. J’en ai vu aussi sur les plages, à bronzer, à se promener. Puis je n’en ai plus vues. J’ai pris un bus pour Curitiba, une ville de 1,6 million d’habitant-es, à six heures de route au sud de Sao Paulo, et c’était jour de carnaval. La ville était vide. Sauf de ses mendiant-es. Il n’y avait qu’elles et eux dans des rues où soufflait un léger vent, où à 18 degrés, on avait froid. Une vieille femme avec un enfant quêtait dans les rues piétonnes qui sont normalement le lieu le plus animé de cette ville. Place Tiradentes, au coeur de la ville ancienne, le soir où je suis arrivée, il y avait distribution de soupe populaire. Les jours suivants, j’ai croisé des hommes et des femmes tirant des charrettes chargées de vieux papiers et de ferrailles, un ou deux enfants juchés au milieu des cartons. Les usines de recyclage leur rachètent papier, plastique et cannettes.
Lors du Forum social mondial de Porto Alegre, qui a eu lieu du 26 au 31 janvier 2005, les jeunes femmes de la Marche mondiale, pour laquelle je me rendais là-bas, ont passé une soirée à barbouiller des affiches publicitaires sexistes (filles en bikini vendant des téléphones mobiles, des marques de bière, de voitures, des lieux de sortie… la pire que j'aie vu étant une fille la main dans la culotte annonçant que dans telle ville balnéaire, on avait beaucoup de plaisir!). Les filles ont bombardé les affiches de slogans affirmant que nous n’étions pas (nous, les femmes) une marchandise. Elles ont aussi organisé une marche pour dénoncer les violences sexistes (physiques, verbales) dans le campement jeunesse où, cette année, plusieurs jeunes étaient plus sur le party que sur la réunionnite. Cette manifestation a été largement couverte par la veille informationnelle de Cybersolidaires.
Pour cela, le Forum social a été une mine d’or pour les gens pauvres. Avec la chaleur, nous consommions toutes et tous une quantité incroyable de bouteilles d’eau ou de boissons gazeuses et la débauche de papier était inouïe. Ajoutez à cela le vent, le fait que la plupart des gens se comportaient comme des cochonnes et des cochons pas propres et vous aurez une idée aproximative de la saleté ambiante à laquelle les équipes de nettoyage avaient bien de mal à faire face. Si nous réussissons à construire cet autre monde dont tout le monde parlait, il faut s’attendre à ce qu’il soit jonché de détritus!
Bref, tout cela pour dire que la pauvreté visible est choquante dans un pays qui produit par ailleurs autant de paillettes. Le Forum n’a pas réussi à faire le pont avec ce monde-là. D’un côté, il y a celles et ceux qui viennent gagner leur vie au Forum en vendant des produits artisanaux ou de la nourriture souvent très chère; de l’autre celles et ceux qui discutent. Le FSM est devenu une foire, un marché et les responsables n’ont pas obtenu que tous les produits qui s’y vendent soient équitables. Loin de là. Il y a même eu une sacrée récupération. Une banque dont je ne donnerai pas le nom affichait sur son comptoir : "Une autre banque est possible!'. Dans la logique capitaliste et marchande, il faudrait vite déposer le slogan "Un autre monde est possible" et contrôler son utilisation, mais cela, justement, n’est pas possible.

