Pérou : Le retour de l’Inca
Avant de quitter le Pérou pour quelques semaines, je souhaite revenir sur un événement qui a eu lieu au début de 2005, celui de la prise du commissariat de Andahuaylas par un groupe de rebelles demandant la démission du président Toledo.
Le premier janvier 2005, à l’aube, le Pérou s’est réveillé avec la gueule de bois. Les festivités n’étaient pas finies que 150 hommes et jeunes gens ont assailli le commissariat de police de la petite ville de Andahuaylas, une vallée au sud de Cuzco. J’étais à Trujillo et j’ai mis plus d’un quart d’heure à comprendre ce que les nouvelles voulaient dire et ce que les images signifiaient. Ce n’était pas vraiment un coup d’État, d’une ampleur suffisante en tout cas pour arriver à ses fins. Mais un acte suffisamment inquiétant dans un pays où la démocratie se reconstruit à peine.
L’auteur de cet acte était Antauro Humala, ancien maire de la ville, ancien membre de l’armée. Ce monsieur se revendique d’un mouvement nommé ethno-cacerista, du nom d’un général péruvien, Andrès Avelino Caceresm qui a mené une guerre de guerrilla au Chili après que l’armée péruvienne eût prononcé le cessez-le-feu, au siècle dernier. Pour Humala, le Pérou devrait reprendre la guerre avec le Chili pour récupérer Arica. L’idéologie comprend des références nationalistes qui sont carrément racistes. J’ai acheté, par curiosité, plusieurs semaines avant cet événement, la revue Ollanta que le mouvement édite. J’ai senti la chair de poule monter et mes cheveux, s’ils étaient moins fins, se seraient dressés sur ma tête, tant les propos étaient effrayants.
Humala, dans une entrevue que la revue publiait, disait que s’il prenait le pouvoir, il éliminerait tous les Péruviens au pouvoir qui ne sont pas strictement de sang indigène. Cela incluait les Péruviens de souche européenne ou autre, nés au pays, descendants de générations venues au moins cent ans auparavant. Il paraît que la liste de tous les gens à fusiller sur la Place d’armes de Lima est parue dans un autre numéro. Beaucoup d’hommes politiques et d’hommes d’affaires étaient concernés.
Le mouvement d’Humala fait appel à des sentiments pas très jolis. Il a un écho chez les couches pauvres de la population, particulièrement quand il dit défendre le droit à cultiver la coca "parce que cela fait partie de la culture péruvienne". Il n’y a pas d’argumentation économique comme dans certains mouvements boliviens (dont certaines composantes sont également excluantes). Lors de la prise du commissariat, Humala était accompagné de jeunes gens qu’il avait recrutés dans la région. Il y a eu quatre morts parmi les policiers et deux parmi des civils. Et, dans certaines villes, des gens sont descendus dans la rue pour soutenir le mouvement rebelle.
Le gouvernement est vite intervenu mais il aurait pu éviter la crise. Les services secrets l’avaient prévenu de l’imminence du soulèvement mais ces avertissements n’ont pas été pris au sérieux. Le Pérou, je l’ai déjà dit plus haut et écrit dans une chronique précédente, se relève d’une dictature qui s’est accompagnée d’une guerre civile. La corruption a généré beaucoup de doutes parmi la population sur la capacité des hommes politiques et du pouvoir judiciaire à agir en cas de violation des droits de la personne. En mai 2004, le mouvement d’Humala a participé au lynchage du maire de Puno, la ville orientale située au bord du lac Titicaca.
Depuis que je suis au Pérou, j’ai, à plusieurs reprises, lu des articles sur le lynchage de maires ou de simples civils qui avaient volé quelque chose, parfois pas grand-chose. Parce qu’elle ne croit pas que justice sera faite, la population se fait justice elle-même, et elle le fait férocement.
Chaque fois que je me déplace dans le pays, la responsable de Cuso, l’organisme qui m’emploie, me demande de lui transmettre les coordonnées de l’hôtel où je vais résider. Elle le fait pour des questions de sécurité. Depuis l’affaire d’Andahuaylas, je comprends mieux pourquoi. Je ne suis pas allée dans cette petite ville, mais je suis passée sur l’axe nord-sud entre Cuzco et Nazca, et donc par la ville d’Abancaye, toute proche. Les liaisons terrestres sont souvent difficiles et de nombreux villages sont isolés. Ceci mène parfois à des prises de décision autarciques de la part des responsables politiques locaux.
La prise du commissariat d’Andahuaylas a, comme il se doit, conduit à une crise politique, des questions parlementaires diverses. Et beaucoup d’inquiétude parmi la classe intellectuelle. La crainte est surtout que ce type d’événement mène à un renforcement des mesures de sécurité et donc à moins de libertés.
"Ce pays est une farce", me disait Lili, peu avant que je ne me dispose à quitter Lima. Il y a pourtant eu des civilisations qui ont laissé des traces extraordinaires. Certes c’étaient des civilisations très hiérarchisées, avec un chef autoritaire, l’Inca. Beaucoup pensent qu’un jour, l’Inca reviendra. Une légende dit que, après l’ultime bataille qui l'opposa aux Espagnols, l'Inca s’enfuit dans la forêt avec tout l’or qui lui restait. Le lieu où il se serait réfugié s’appellerait Paititi. De nombreux aventuriers ont cherché Paititi. Encore maintenant, des expéditions partent.
Le guide qui nous a montré le Machu Picchu a participé à l’une d’elles. Après 70 jours de route à travers la forêt, il est arrivé au village considéré comme le lieu où l’Inca se serait abrité. La population qui y vit parle quelques mots d’espagnol seulement. Dans l’échange qui a eu lieu entre les Autochtones et les Péruviens, ceux-ci ont regardé leurs visiteurs qui avaient tous des traits incas. "L’homme m’a senti, puis il m’a dit : "Nous ne te dirons jamais rien car tu es un homme blanc", raconte en riant le guide. Il voulait dire par là, précise-t-il, que j’ai été en contact avec la civilisation occidentale et que, dès lors, je ne suis plus pur." Malgré cela, il reste persuadé que l’Inca reviendra un jour. Moi aussi, je suis persuadée de cela, mais il viendra, selon moi, des femmes et des hommes politiques autochtones qui, de manière non excluante, démocratique et pacifique, en accord avec le reste de la population, prennent le pouvoir peu à peu dans la région, comme les Boliviens ont commencé de le faire.

