Travailleuses du sexe du monde unies!
par Roxane Nadeau
À la mère de ma mère qui se hurle de mes yeux clairs dans les peaux de mes ventres. Les sangs qui se bousculent, Abénaquise, Innu, Mohak, berdache et putain. Les femmes, toutes les femmes du monde, nous savons qui nous sommes et j'ai les dents qui tombent. Je suis au Forum des Indien-nes. Au Forum social et y a pas quorum total.
Deux nuits de train, à chanter, à boire et à danser. Les esprits sont à la fête, nous sommes 140 et nous allons ensemble à Mumbai, au Forum social mondial! Hébergées par le Syndicat national des pêcheurs, nous ferons matin et soir deux heures de bus pour nous rendre sur le campus. Durant 5 jours, nous coucherons dehors, par terre, la bouffe sera moche sauf pour le poisson et, pour la première fois, je vais m'en gaver. Pour la première fois, je sais d'où il vient et qu'il est frais. Nous sommes sur le bord de la mer, au grand ciel, étoilé la nuit. À Kolkata, on ne voit pas les étoiles, c'est à peine si on le voit le ciel. Tout le monde est excité et personne ne sait à quoi s'attendre. C'est la première fois nous dit-on qu'un groupe de travailleuses du sexe sera présent de façon officielle au Forum. Le DMSC a une délégation de 120 personnes, femmes et personnes transgendrées.
Avec nous, des travailleuses du sexe venues du Bangladesh expressément pour le Forum, un groupe de MSM (Men Having Sex with Men) et un groupe d'hommes travailleurs du sexe aussi. Sur le campus, nous aurons un kiosque à côté de celui des Rainbow Planet, une coalition venue du sud de l'Inde. Des MSM et des trans, toutes et tous des travailleuses et des travailleurs du sexe. Il y a une association de la Malaisie aussi. En tout, nous formons un groupe de 1.000 personnes regroupées sous la bannière "minorités vivant de la discrimination en rapport à la sexualité". Et nous ferons une conférence de presse et une manif. De toute évidence, un thème s'impose : La décriminalisation, un besoin global, une revendication mondiale! Les travailleuses du sexe du monde, unies! On a un peu peur, à Mumbai, il y a un groupe d'extrême-droite hyper violent qui déteste les putes. Viendront-ils au Forum pour casser la baraque et nous casser la gueule comme certains zélés du centre-sud de Montréal avec leur batte de baseball? Ce n'est certainement pas ça qui va nous arrêter. On en a toutes vu d'autres.
Un jour avant l'ouverture officielle, alors que nous installons nos banderoles un peu partout, déjà, les commentaires d'autres participant-es au Forum donnent le ton : "Sex Work is Work, what the fuck is that bullshit!". Nous devrons faire plus que revendiquer, nous devrons être vindicatives! Plus la journée avance, plus des groupes de toutes sortes arrivent sur le campus. La frénésie s'installe, tout le monde est heureux et n'a qu'une idée en tête : se distinguer parmi les milliers de groupes présents. C'est que les Indien-nes sont nombreux et ils font ça en grand. À l'ouverture officielle, nous sommes à peu près 300.000 personnes! Je me sens déjà limitée d'être rattachée au DMSC. Il y a tellement de groupes, de causes, tellement de gens qui ont des choses à dire. Je veux les rencontrer tous, les entendre, goûter les couleurs, toutes les couleurs! Le site est plein à craquer et chaque mur, chaque poteau, chaque pouce carré est placardé de pancartes revendiquant toutes sortes de trucs. Les tablas roulent, les chants se hurlent, les slogans déboulent, les corps se déhanchent; des manifs, de la danse, des costumes, c'est époustouflant! L'énergie déborde de partout!
On trouve beaucoup de trucs sur l'eau, la qualité, l'accessibilité, la gratuité. L'eau est en crise, en sécheresse et il faut faire quelque chose. Pas sur Mars, pas plus tard, ici et maintenant. Il y a beaucoup, beaucoup de groupes de travailleuses et travailleurs indiens. Des gens très pauvres qui gagnent des salaires de crève-faim. Le Forum est l'occasion pour eux d'interpeller les différents paliers du gouvernement indien et le monde entier. Il y a les Tibétain-es aussi, si beaux, si calmes et les Bhoutanais-es si meurtris. Les Coréen-nes du sud également, qui se sont démarqués. Grosse délégation, des bannières partout, des t-shirts avec des slogans : "Non aux tensions nucléaires entre les deux Corées. Non à l'interventionnisme américain!" Des grosses têtes sont attendues dans les conférences. José Bové, Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix, et d'autres gros noms du féminisme. Des groupes anti-trafic aussi.
Je n'irai pas les entendre. J'ai choisi mon camp. Toutes les associations de travailleuses du sexe sont contre le trafic et pour qu'on fasse attention à comment on sort les girls de là. C'est délicat toute la question de "sauver" les femmes et les enfants. Lorsqu'une d'elles est "sauvée", elle est identifiée comme ayant été trafiquée. Elle est reniée par sa communauté et par sa famille, même si c'est celle-ci qui l'a vendue. Son avenir est foutu. Elles sont identifiées, étiquetées, stigmatisées comme putes, qu'elles y aient été forcées ou pas. Et elles restent putes. Et qu'a t-on de concret à leur offrir? Que veulent-elles? Elles sont absolument contre le travail des personnes mineures. Et, adultes, elles veulent travailler! Elles ont faim et elles doivent manger. Elles connaissent la business, ont vu l'argent qu'il y a à faire et veulent leur part du gâteau. Nous devons lutter avant tout contre la pauvreté, pour l'éducation, etc., et surtout pour qu'elles puissent travailler en sécurité et selon leurs termes. C'est ce qu'elles veulent. Elles sont des milliers à devoir nourrir leurs enfants. Les opérations de sauvetage font aussi beaucoup de dégâts. La violence policière sur les femmes dans les bordels est constante et on embarque tout le monde. Au Forum, on le dénonce et les pancartes parlent fort.
Le Rainbow Planet a organisé un panel. 3.000 personnes dans l'assistance. Sur les 17 personnes invitées à parler, 15 étaient travailleuses du sexe (tds), pas juste tds mais tds. Il y avait aussi une lesbienne de l'Afrique de Sud et une lesbienne travailleuse du sexe du Québec/Canada. Et sur les 17, nous n'étions que trois à avoir la peau blanche et que deux à venir de l'Occident. Je n'avais jamais vu ça! C'était génial! Difficile aussi d'entendre comment la stigmatisation, la discrimination, la criminalisation fait mal à toutes et tous. Tant de mal. Des vies complètement ravagées à force de se faire battre et de se débattre pour être reconnues, pour avoir droit à la dignité et de gagner son bol de riz par le sexe payé. Tellement, tellement de courage.
La manifestation a été un succès total! On a fait les manchettes à la télé, le bulletin officiel du Forum et même un journal africain. Des entrevues à gauche et à droite. Swapna Gayen, secrétaire du DMSC, résume le tout dans ce commentaire : "Plusieurs groupes de travailleurs et de travailleuses sont venus ici revendiquer leurs droits. Nous sommes aussi venues pour revendiquer notre droit à notre boulot". Mais, ni à la conférence de presse, ni au panel, ni à la marche, personne des groupes anti-trafic n'est venu nous appuyer. Et un seul groupe de femmes, venues du sud. J'aurais voulu voir des gens de chez nous. Ceux et celles du CMAQ, de Recto Verso. J'aurais voulu entendre nos chants et nos tambours, sentir ces femmes de ma terre. Je m'ennuie. Si seulement y avait pas l'hiver. Oh well. Mais quelle aventure!
Pages reliées :
Le Forum social mondial 2004 du point de vue des femmes, Femmes de la Francophonie
Parole de pute, Roxane Nadeau, 10.2002

