Le travail du sexe est du travail
par Roxane Nadeau
Ça bourdonne tellement, on dirait des sauterelles. Tout le monde court à gauche et à droite, se promène d’un local à l’autre, grimpe puis redescend les étages. Une vraie fourmilière. Bienvenue dans les bureaux du DMSC, le Durbar Mahila Samanwaya Commitee (en français : le Comité social des femmes irrésistibles), la plus grande association de travailleuses du sexe au monde. Fondée en 1995, son quartier général est basé à Kolkata, mais ses activités s’étendent dans tout l’état du West Bengal. Son membership officiel? 60.000 travailleuses du sexe! Le DMSC est un organisme champignon qui regroupe plusieurs ailes. C’est énorme! Il y a le Soganachi Project, projet de prévention VIH/sida et STI ayant débuté en 1992 et duquel est né le DMSC. Il y a une aile culturelle, une coopérative bancaire, des écoles, des cliniques et j’en passe. Tout est basé sur la consultation, l’empowerment et l’entraide. On m’accueille chaleureusement : "We are sex workers, you are a sex worker, we are all the same!"
Aujourd’hui, dans la grande salle, l’effervescence est à son maximum. C’est la réunion mensuelle des quelques 300 coordonnatrices des quartiers. Il y a 18 "Red Light areas" à Kolkata. Pas cinq comme je le croyais, mais bel et bien 18 et certains comptent plus de 7.000 travailleuses du sexe. La plupart vivent dans leur lieu de travail, un bordel. Un des sujets chauds de la rencontre : les vieilles de plus de 50 ans travaillent moins et louent leur chambre aux plus jeunes pour combler leurs pertes de revenus. Les tenancières n’aiment pas ça et font des menaces d’éviction. La discussion bat son plein. Les Madames ne sont pas venues à la réunion; elles avaient pourtant été invitées. Le ton monte. Trois cent travailleuses du sexe déléguées, élues par plusieurs milliers, qui expliquent, qui dénoncent, qui exigent! "Les vieilles ont besoin de cet argent!" Tournée générale de thé, puis décision collective de tenir bon devant les tenancières et de négocier des ententes. Yes!
Au fil des conversations, j’apprend que beaucoup de travailleuses du sexe, les plus vieilles surtout, ont vécu le trafic à des fins sexuelles lorsqu’elles étaient plus jeunes. En Inde, au Népal et au Bengladesh, plusieurs milliers de femmes se font encore vendre ou marier très jeunes ou sans leur consentement. Lors d’une rencontre avec Roma Debnath et Swapna Gayen, respectivement présidente et secrétaire du DMSC, je pose des questions classiques. Même après avoir été trafiquées, vous voulez travailler? Roma m’explique : "Au début, plusieurs d’entre nous ne savions pas que nous étions trafiquées. On croyait que c’était comme ça pour les femmes en général. Mais on s’est vite rendues compte que ça ne l’était pas et qu’on avait tout de même trouvé un bon moyen de faire de l’argent. On a choisi de continuer de travailler." Choisi? "Oui, les travailleuses du sexe choisissent de travailler parce que ça leur plait. D’ailleurs, nous avons nous-mêmes mis sur pied un "Rescue Center" et des comités de quartier qui veillent à ce que les femmes ne soient pas en situation de trafic, qu’elles ne sont pas mineures et qu’elles veulent faire du travail du sexe."
Pauvreté? "Si on était disons enseignantes par exemple, ce serait aussi pour sortir de la pauvreté." Abolir le travail du sexe? "Être contre le travail du sexe, c’est être contre le travail des femmes. C’est être pour la pauvreté des femmes." Et les messages que vous recevez des groupes de femmes de l’Occident? "Il y a de mauvaises conceptions et nous voulons qu’elles cessent. Nous ne comprenons pas pourquoi c’est ok pour elles si nous faisons du travail domestique, mais que ça ne l’est pas si on lève notre jupe!" Swapna s’en mêle : "C’est toute la question des bonnes et des mauvaises femmes. Les hommes peuvent gagner de l’argent et peuvent coucher avec toutes les femmes qu’ils veulent, mais une femme qui couche avec cinq hommes, c’est une mauvaise femme. Nous on dit qu’on peut coucher avec qui on veut et qu’on peut en retirer un salaire." Vos besoins? Roma répond : "En somme, nous avons besoin de deux choses: le droit de choisir et d’être entendues dans ce choix."
En terminant? "Au nom du DMSC, nous voulons dire que nous sommes 60.000 à appuyer les travailleuses du sexe du Canada et d’ailleurs, ainsi que les groupes qui nous font entendre, sans trafiquer notre parole. Et que nous disons toutes la même chose : Sex work is work!" Notre conversation devient par la suite plus personnelle. Je mentionne qu’il est difficile d’avoir une vie sexuelle active et satisfaisante pour une étrangère ici. Roma me lance alors "Ben, viens travailler, c’est ouvert à tout le monde!" Travailler ici, j’sais pas, mais chose certaine, leur membership vient de passer à 60.000 et une…
Pages reliées :
Reporting from the Red Light, The Common Language Project, 05.2006
Travailleuses du sexe au-delà des frontières, 18.05.2005
Travail du sexe et société : Les stratégies du DMSC, 19.05.2005
La Journée internationale des travailleuses et travailleurs du sexe, 03.03.2005
Travailleuses du sexe du monde unies!, Roxane Nadeau, 18.01.2004
Sex Workers in Calcutta and the Dynamics of Collective Action. Political Activism, Community Identity and Group Behaviour, Nandini Gooptu, 05.2000
Manifeste des travailleuses du sexe de Calcutta, DMSC, 1997

