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Kolkata

par Roxane Nadeau

Au grand jour, la vie crachée. L’élévation de l’esprit, quand le monde fouille dans les vidanges pour manger. Parmi les chiens et les rats, l’héroïne, l’alcool et la religion. Il y a beaucoup de riches ici et de maîtres spirituels de toutes sortes, la vie est ceci, la vie est cela. Calcutta. Des millions, des millions de personnes qui dorment dans la rue et qui vont travailler le matin. Des millions de débrouillard-es. Du thé bien chaud, des lentilles et des oignons partout. Du yogourt aussi. Des hommes, sans cesse des hommes. Toujours quelques biens à marchander. Une ride de taxi, une assiette de riz, un gramme de dope, les rickshaws nu-pieds qui, de leurs maigres corps aux nerfs herculéens, nous tirent, nous les gras, vers nos Karmas. Les femmes de la société, elles, semblent cachées dans les maisons, dans les boutiques de tissus ou dans les universités. Les autres, souvent mendiantes, traînent les enfants, parfois les leurs, parfois ceux d’autres femmes empruntés contre quelques sous pour mieux faire quelques piasses. Elles ne chôment vraiment pas; insistantes, persistantes, achalantes. Le travail des femmes et
des enfants. Chaque jour quémander. L’antre du c’est ça qui est ça. Chaque jour besoin de manger.

Et tout le monde qui me demande d’où je viens, ce que je fais et pourquoi. Pourquoi je suis ici. Pourquoi je suis seule. Le miroir. Je suis une lécheuse d’asphalte. Parce que la vie. Calcutta, nouvellement renommée Kolkata. Une des plus grandes villes du monde avec plus de 13 millions d’habitant-es*. Une des villes dont la pauvreté si visiblement écoeurante, déchirante a été la plus médiatisée. Misère Teresa, des ONG sauveuses, des oeuvres de Charité en veux-tu en vlà. Le salut et un baume aux malades et mourant-es. Une mégapole aux multiples visages, des allées étroites et rosées, le soir, pleines de lumières, de bijoux, de bébelles, de curry et de parfums. De la musique, des odeurs, des saveurs, du monde partout. Les étincelles et les flammèches de tout bord tout côté.

Et mon corps. Cinq Red Lights, les putes alignées devant les bordels. Plus payant que le reste. Super bien organisées, les travailleuses du sexe. Des sarees de toutes les couleurs et des voluptés, juste en bas du cou, près de l’épaule. Le scotch, plus cher que l’héroïne, est bon. Très bon. Les palpitations qui s’émoustillent. Des sueurs de rêveuse dans la chambre numéro 26 de la Calcutta Guest House. J’ai le sexe gris et j’y ai invité les araignées. Seule et bien. Aujourd’hui, j’ai demandé une table, j’ai eu une chaise. Hier, j’ai eu de la visite. Le rat Arthur. Je vais devoir l’évincer, il y a des crottes sous mon lit. Pas cool Arthur, pas cool. Pauvre rat. Demain la table. J’ai soif; et mon corps. L’odeur de pisse, de charbon, de diesel et d’encens. Un pays d’or et de vermine, de fleurs, de sacrifices, de sang.

Manifestation des travailleuses du sexe du Durbar Mahila Samanwaya Commitee à Kolkata le 02.12.2003

Pas de larmes. Non, les humain-es ne me font plus pleurer, je m’adapte trop bien ici. Ne rien aseptiser. Je suis bien loin de Montréal et c’est tant mieux. Et la rue c’est la rue, quelle qu’elle soit. Des couleurs, des sourires, chier par terre, le rituel, la simplicité du quotidien quand on se bat. Le miroir. De la vie partout. Apprendre à regarder les gens dans les yeux sans avoir honte. De mal aimer. N’être dérangée que par la folie. Gazouillis platines. Je ne pleure plus que pour les chiennes avec leurs immenses mamelles galeuses et leurs vulves défigurées. Et puis et puis, il y a les êtres. Le son de ta voix, mon ange, à l’autre bout du monde. Des centaines de chiennes. Du yoga aussi. Et l’élévation de l’abrutie qui en marre de se débattre dans l’acide. Dans ma petite chambre crasseuse, le bruit du ventilateur comme un train. Je ne dors pas cette nuit. C’est peut-être Kolkata, c’est peut-être la vie.

*Les chiffres officiels varient entre 13 et 16 millions d'habitant-es, mais tout le monde s'entend pour dire que c'est en réalité 19 millions (en comptant les illégaux), ce qui ferait de Kolkata, en Inde, la 13e plus grande ville du monde.