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Échos de femmes à Porto Alegre

par Brigitte Verdière

Les femmes sont de plus en plus nombreuses dans les conférences et autres rencontres internationales. Elles y apportent leurs préoccupations. Les conférences, tables rondes et séminaires du Forum social mondial avaient lieu du 24 au 27 janvier 2003. C'est dans les couloirs et les forums parallèles que nous avons glané nos premiers échos sur la place et le point de vue des femmes du FSM.


Maria-Helena, une femme libre
Maria-Helena"Quand je mourrai, on pourra dire que j'ai fait ce que je voulais dans ma vie : voyager et travailler." À plus de 60 ans, malgré un handicap qui l'empêche de marcher facilement, Maria-Helena a effectivement réalisé ses deux objectifs.

Un autre mode de vie
"Mon père avait une estancia. Nous vivions à la campagne. Toutes les jeunes filles de mon entourage n'avaient qu'un rêve : épouser un gaucho ou un militaire qui serait en poste dans les environs. À huit ans, je savais que je ne voulais pas de cette vie." À 11 ans, elle vient faire son secondaire à Porto Alegre. Puis c'est l'université. "Je me suis inscrite à la faculté de journalisme. Au début je logeais dans une pension, puis j'ai demandé à mes parents d'avoir mon appartement à moi toute seule." En 1956, au Brésil, c'était tout un défi. "Même ma mère s'opposait à cette idée. Une fille seule, c'était une fille qui pouvait mal se conduire." Maria-Helena a eu son appartement.

Un peu avant la fin de ses études, son père lui a demandé de rentrer travailler à l'estancia. "J'ai refusé. Il m'a dit, alors je ne te donne plus d'argent. Et j'ai répondu, bon, ne m'en donne plus et j'ai commencé à travailler, tout en terminant mes études." Maria-Helena a travaillé 25 ans dans une revue agricole spécialisée sur le riz. Elle a voyagé comme elle le voulait, seule ou en groupe, en Amérique latine, au Canada, en Asie, en Afrique, en Europe. Son petit appartement, au centre de Porto Alegre, regorge de souvenirs ramenés de ses voyages.

Violence conjugale, avortement...
Quand on est aussi déterminée qu'elle, on comprend son indignation face à la violence conjugale et son incompréhension face aux femmes qui ne réagissent pas. "Il y a beaucoup de violence au sein des couples au Brésil, constate-t-elle, surtout dans cette région. Les hommes sont des gauchos, des machos." Elle suit avec passion ce qui se passe au Forum social mondial, me précisant souvent des choses que je n'ai pas comprises. "Lula suscite un énorme espoir, surtout parmi les jeunes. Je ne sais pas s'il pourra réaliser tout ce qu'il veut, ni atteindre l'objectif Faim zéro qu'il s'est fixé. Mais c'est un espoir", constate-t-elle. Elle me demande aussi des précisions sur la Marche mondiale des femmes, sur les articles que nous publions tous les jours dans Cybersolidaires. Demain, je retournerai prendre congé de Maria-Helena et la remercier de l'aide qu'elle m'a appportée durant mon séjour. Je lui ai promis de lui acheter un t-shirt "Um outro mundo é possivel". Elle en a été ravie.


Jussara en lutte pour la justice
Sur la pelouse qui court entre les bâtiments de l'université, Jussara a déployé des articles de journaux sur des femmes qui ont été assassinées dans la région de Curitiba, au Parana (Brésil). Elle me montre l'une d'elles, agrandie : "C'est Natalina, commente-t-elle. On a retrouvé son corps en 2001. Elle était professeure." Après son assassinat, ses collègues membres du syndicat de l'éducation et des fonctionnaires ont créé le Mouvement des proches et ami-es des femmes mortes et disparues à Almirante Tamdnaré et au Rio Branco di sul. C'est que Natalina n'était pas la première et elle ne fut pas la dernière. Depuis 1994, 24 femmes ont été tuées dans cette région, souvent dans des conditions brutales. L'Institut médico-légal n'a pas pu déterminer les causes des décès, plusieurs corps étant dans un état de décomposition avancée. Concernant les raisons des crimes, les femmes en sont réduites à des hypothèses. "Nous pensons que c'est le crime organisé, les gens impliqués dans le trafic de la drogue, la prostitution, le vol de voitures", dit Jussara.

Pour en savoir plus, pour que justice soit faite et que de tels actes ne se reproduisent plus, les femmes ont réalisé des marches (plus de 1.000 personnes en août 2001) et obtenu une enquête publique après une nouvelle action le 8 mars 2000. Plus de 50 personnes ont alors été arrêtées, dont 9 policiers militaires et civils en exercice et 5 anciens policiers. Dix-sept sont toujours en prison.


Negra, travailleuse du textile
NegraBrukman, á Jujuy, dans la partie nord du Brésil, est une usine textile qui fabrique des vêtements. Les travailleuses en ont pris le contrôle il y a an. Depuis, elles maintiennent l'outil de travail et ce, malgré la tentative des anciens patrons de récupérer les locaux et l'outil de production. En décembre 2002, ils ont ainsi forcé les portes pour récupérer des documents et casser des machines. Ils avaient la protection des forces policières. Des avocates et les Mères de la Place de Mai ont alors apporté leur soutien aux travailleuses. Negra fait partie des piquets de grève. Elle me vend son journal "Nuestra lucha, desde las bases" (Notre lutte, à partir de la base). Le journal explique que les travailleuses viennent de créer une école de gestion, ouverte également à des personnes sans emploi "afin de montrer ce que serait l'entreprise sous contrôle ouvrier". Des cours techniques (coupe, couture, repassage) seront également offerts, le souci des travailleuses étant de former des ouvrières qualifiées. Un autre objectif est de réduire le temps de travail sans perte de salaire. Negra loge au campement de la jeunesse. Elle insiste sur la participation des femmes à toutes les luttes en cours dans son pays. "Nuestra lucha" parle d'autres combats, comme celui des caissières de l'ancien supermarché Tigre en lutte depuis 14 mois.


Jurema de Criola
Mujeres negras"Au Brésil, toutes les femmes subissent des discriminations, mais elles sont différentes entre les femmes de la campagne et de la ville, entre les femmes noires et blanches car, quoique l’on en dise, le racisme subsiste dans ce pays et cela rend les femmes noires vulnérables". Jurema Werneck représente Criola, qui veut dire femme noire en portugais, et l’Articulation des femmes noires du Brésil. L’association est présente dans tout le pays, de l’Amazonie au Rio do sul. Elle s’occupe des jeunes, des adultes et des femmes âgées. Partout, les femmes sont plus pauvres et moins instruites que les hommes. "Il y a du sexisme, de l’homophobie", dit Jurema. Elle explique que son organisme mène des actions concrètes dans les domaines de l’économie, avec notamment des projets d’artisanat, de santé, d’information. "Nous sommes un croisement entre toutes ces énergies", m’explique-t-elle, d’oû le nom d’articulation que porte son organisme.


Roxana pour la sécularisation de l'État
Roxana Vazquez représente le Comité latino-américain et des Caraïbes pour la défense des droits des femmes (CLADEM), en Argentine. Intervenant dans le débat sur les nouvelles dimensions de l’État démocratique, elle a rappelé son opposition farouche à l’intervention de l’Église dans les affaires de l’État, comme c’est trop souvent le cas en Amérique latine. "L’État laïc est pour moi un indicateur de démocratie et d’État de droit", a-t-elle martelé après avoir rappelé que l’interdiction de l’avortement entraîne des complications sévères pour les femmes qui ont alors recours à des avortements clandestins. Roxana vilipende aussi la violence conjugale et estime qu’il faut modifier la capacité de régulation des États et les obliger à être plus cohérents entre ce qu’ils défendent internationalement et ce qu’ils réalisent sur le terrain. Pour cela il faut, selon elle, établir un nouveau contrat social basé sur le principe de justice et auquel, est-ce la peine de le dire, les femmes doivent être partie prenante.


Juana Rosa, Mapuche
À Porto Alegre en janvier 2003"C'est la femme qui assure la continuité historique, qui transmet la culture et inculque l'éducation aux filles et aux garçons." Juana Rosa Calfuano Pallelef est "lonco" mapuche, c'est-à-dire qu'elle est cheffe politique et économique de sa communauté au Chili. Peu de femmes occupent ce poste, reconnait-elle. Elle est venue à Porto Alegre avec des compagnons pour dire que la torture doit cesser. Le peuple mapuche se bat contre des entreprises multinationales qui occupent leur territoire et le détruisent pour y implanter des barrages ou y creuser des mines. Plusieurs militant-es sont en prison et subissent des tortures. Pour Porto Alegre, Juana Rosa a revêtu ses plus beaux atours : costume noir brodé de couleurs vives et énorme pendentif en argent que les artisan-es mapuche réalisent. Elle croit fermement à l'utilité de forums comme celui-ci, pour que le peuple fasse entendre sa voix.


Monica Frassoni, parlementaire
Si nous la citons, c'est qu'au Forum des parlementaires, section "Après Johannesbourg, quoi faire?", elle est la seule femme, la Québécoise Louise Harel s'étant fait remplacer par un collègue. Monica insiste sur la nécessité de mettre réellement en place une politique de développement durable car, pour le moment, les résultats en ce domaine sont maigres. Dans la foulée, elle dénonce les gouvernements des pays riches, les États-Unis et les membres de l'Union europénne essentiellement qui s'alignent sur les pratiques mercantiles de l'OMC. Cela rejoint les propos des autres élus présents sur l'estrade : dénonciation des pollueurs, pétroliers et autres, nécessité de ne pas privatiser l'air ou l'eau, de refuser l'hégémonie étatsunienne au sein de la ZLÉA. Ces combats-là, au moins, nous les porterons en commun.