par Nicole Nepton, créatrice et animatrice du cyber-réseau solidaire
En novembre 2001, le Regroupement québécois des CALACS organisait une rencontre sur la loi suédoise sur la prostitution et y invitait Gunilla Ekberg, une juriste, travailleuse sociale et chercheuse ayant participé à sa rédaction. Avec d'autres femmes impliquées à Stella, un groupe montréalais luttant pour le respect des droits des travailleuses du sexe, je souhaitais en savoir plus, connaître notamment l'impact de la législation suédoise sur les principales intéressées.
Je ne sais pas si c'est parce que nous étions plusieurs membres de Stella à être venues l'entendre que Gunilla nous aura peu appris sur l'expérience suédoise. Nous avons plutôt eu droit à un long exposé sur la bonne façon selon les féministes abolitionnistes d'analyser la problématique de la prostitution, assortie d'une piètre caricature du discours des travailleuses du sexe. Pour Gunilla, il était manifestement plus important de tenter de convaincre les participantes d'adopter son analyse afin de les équiper pour qu'elles soient en mesure de comprendre "correctement" la situation en Suède, plutôt que de discuter d'emblée de celle-ci, de laisser de la place aux échanges tout en donnant suffisamment d'informations pour nous permettre de nous faire notre propre opinion.
Que si peu d'espace soit laissé aux échanges me ramenait des années en arrière, à l'époque où des ami-es se permettaient de me faire la morale parce que je dansais nue pour gagner ma vie. Il n'y avait plus moyen d'avoir des échanges enrichissants, centrés qu'ils étaient sur leur propre besoin de me convaincre qu'il fallait me sortir de là. Ah bon. Je n'étais pourtant ni défaite, ni malheureuse. J'ai tenté d'expliquer comment je vivais ça, en vain. Cela les dérangeait au point où j'en suis venue à cesser de les voir. C'était pour en savoir plus sur les prostituées suédoises que je tentais encore une fois d'exercer ma patience ce jour-là avec Gunilla, mais sans grand succès.
J'ai retenu qu'en posant comme axiome la prostitution comme une violence faite aux femmes, qu'il convient d'éradiquer tout comme les autres violences qu'elles subissent, on évacue nécessairement la recherche de conditions objectives pouvant permettre aux personnes qui se prostituent d'avoir la possibilité d'agir efficacement pour améliorer les conditions d'exercice de cette activité. D'après cette optique, il semble en effet indécent de viser à améliorer leurs conditions de travail, pas plus qu'on ne tente de faire en sorte que les femmes puissent subir de la violence conjugale ou des agressions sexuelles dans de meilleures conditions. D'après les féministes abolitionnistes - tout comme pour la droite religieuse et conservatrice - ce serait aussi légitimer l'industrie du sexe. Dans le contexte de l'augmentation effarante de la puissance de la loi à laquelle les financiers, les transnationales et les réseaux mafieux soumettent le monde, et les femmes et les filles en particulier, l'urgence de lutter contre les conditions d'esclavage auxquelles des femmes sont soumises, que ce soit dans la prostitution ou dans d'autres activités, facilite plutôt l'adhésion au discours abolitionniste.
Il passe bien ce discours. La recette est relativement simple. Commencez par balancer des statistiques sur les violences faites aux femmes dans le monde, ce n'est d'ailleurs pas ça qui manque, puis expliquez que la prostitution est l'expression la plus forte de l'oppression des femmes et de la violence patriarcale. Parlez du trafic, des petites filles que l'on vend à des réseaux de proxénètes, d'esclavage... À partir de là vous devriez tenir votre public, la prostitution devrait lui apparaître comme intolérable et les prostituées, comme des victimes, sauf pour de rares exceptions. Ne reconnaissez pas les différentes réalités vécues par les femmes qui vivent de cette activité. Il n'y a pas de libre prostitution puisqu'on ne peut librement consentir à être violentée plusieurs fois par jour. La prostitution est de la violence et les putes sont toutes des victimes. Expliquez comment nous pourrions l'abolir. Prenez la Suède en exemple. Laissez une belle brochure.
Ce discours me fait rêver la même image qu'à l'époque où je dansais : un bouton sur lequel appuyer pour en finir une fois pour toutes avec la rectitude, quelle qu'elle soit, les étiquettes, les préjugés. Je n'ai jamais vendu ma chair et encore moins mon corps, mais des services, des conversations et des écoutes. Ce n'était même pas dégradant. Pour moi, le travail du sexe n'a pas été une expérience pénible ni destructrice, au contraire. Ce boulot m'aura permis de me débarrasser d'une éducation selon laquelle le sexe était sale et le cul à cacher. J'ai liquidé des peurs et appris à me balancer de la séduction. Je suis loin d'être la seule femme qui ait fait ce boulot-là sans en sortir écorchée, mais je doute qu'aucune d'entre nous n'ait pas eu à souffrir des préjugés envers les travailleuses du sexe.
Pendant les années au cours desquelles j'ai dansé nue, en dehors des clubs, des gens se sont cru permis de me traiter comme ils conçoivent qu'on peut traiter une femme qu'ils considèrent comme une pute. Au mieux, ils se plaçaient au-dessus de moi pour me faire la morale afin de m'inciter à sortir de ce milieu-là. Dans tous les cas, ils me sous-estimaient. Ça va pendant quelque temps, mais ça use à la longue. À force de couper des liens avec des ami-es qui tentaient de me "sauver", sauver de quoi? D'un parcours de vie pas catholique? Des hommes qui m'avilissaient nécessairement semble-t-il dans ces clubs-là d'après eux? À force d'être traitée comme une moins que rien quand je disais franchement comment je gagnais ma vie, plus le temps passait, moins j'étais ouverte à faire connaissance avec de nouvelles personnes. Mon entourage se restreignait de même que mon monde, jusqu'à ce que je rase les murs.
C'est en dehors des clubs de danseuses que j'ai vécu de la violence et c'est de cette violence-là dont j'ai dû me remettre quand j'ai arrêté de danser. Si j'ai été victime, c'est de ça. Pourtant, ce que j'ai dû affronter n'est rien en comparaison à ce que doivent endurer des escortes, des masseuses ou, pire, des prostituées de rue. Ce n'est pas le travail du sexe qui me révolte en soi, mais la stigmatisation que les prostituées subissent et la violence que trop de monsieur et madame tout le monde se croient permis d'exercer envers elles, qu'elle soit verbale, psychologique ou physique, de même que les discours moralisateurs qu'on nous sert.
Aucune étiquette ne convient à toutes les prostituées, pas même celle de victime. Claire Thiboutot de Stella souligne que "Les médias et la plupart des recherches effectuées à ce jour ayant porté leur attention principalement sur les segments les plus visibles des pratiques de travail du sexe, il est difficile de faire des généralisations à propos de l'ensemble des travailleuses du sexe à partir de leurs résultats, de leurs portraits. Nous avons des informations concernant des prisonnières, des personnes en cure de désintoxication, etc. Quelques-unes de ces informations sont relatives au travail du sexe dans le parcours de vie de ces femmes. Par contre, nous avons peu d'informations sur des femmes qui ont pratiqué le travail du sexe au cours de leur vie mais qui n'ont jamais été emprisonnées ni traitées en désintoxication ou qui n'ont jamais fréquenté de ressources en santé ou en hébergement offrant directement des services aux prostituées et autres travailleuses du sexe."
Par contre, j'ai pu constater que les femmes de Stella ont souvent une forte présence. Elles s'habitent. On ne les fait pas entrer dans un moule. C'est sans doute pour cette raison qu'elles éclatent de créativité. Je n'ai pas rencontré ça ailleurs dans le mouvement des femmes à une telle échelle. Ce n'est pas un nid de victimes, mais de femmes aussi fortes que vulnérables. Courageuses aussi. Il en faut du courage pour se lancer un défi tel que de tenter de convaincre le mouvement des femmes du Québec de soutenir leur lutte pour les droits des travailleuses du sexe, une lutte si aisément perçue comme étant pro-prostitution soupir. Soutenir que des services adéquats d'avortement doivent être accessibles, est-ce pour autant faire la promotion de l'avortement comme méthode contraceptive?
Au Québec, les groupes de femmes sont restés silencieux lorsque Stella, la Ville de Montréal, la police et une coalition d'organismes communautaires ont tenté de présenter un projet-pilote de tolérance à l'égard de la prostitution de rue au cours de l'été 2000. On comptait cesser de judiciariser les travailleuses du sexe. Des travailleuses de milieu auraient accompagné les policiers dans le quartier chaud du Centre-Sud pour arbitrer les conflits. L'approche visait à éliminer les irritants pour la population du quartier causés par la prostitution de rue, mais la véhémence de la contestation des citoyen-nes et des commerçant-es a très rapidement tué le projet dans l'oeuf. Les employées de Stella ont eu beaucoup de mal à se remettre de la violence qu'elles ont subie à cette époque-là, tandis que des groupes de femmes dont la Fédération des femmes du Québec (FFQ) s'en sont voulu d'être restés muets dans cette affaire.
Au cours de la période préparatoire du volet québécois de la Marche mondiale des femmes en l'an 2000, la Coalition nationale des femmes pour l'élimination de la pauvreté et de la violence faite aux femmes jugeait "prématuré" de soutenir la décriminalisation et la déjudiciarisation du travail du sexe. Cependant, elle acceptait de revendiquer l'élimination de la violence et de la discrimination à l'égard des travailleuses du sexe, notamment dans leurs rapports avec les services sociaux, judiciaires, policiers et de santé.
En 2002, le mouvement des femmes sera-t-il prêt à adopter les recommandations suggérées par le comité de travail sur la prostitution et le travail du sexe de la FFQ, dont la décriminalisation des pratiques exercées par les travailleuses du sexe et leurs clients? Sommes-nous prêtes à revendiquer les solutions les plus sensées pour les femmes qui vivent du travail du sexe ou, plutôt, continuerons-nous à contribuer à la stigmatisation des travailleuses du sexe en dépit de nos bonnes intentions?
Texte paru dans la revue ProChoix du printemps 2002
Pages reliées :
Analyser autrement la "prostitution" et le "trafic des femmes", Louise Toupin, 07.2005
Une sociologue chez les danseuses nues, 26.09.2005
Consensus à la FFQ : il faut décriminaliser les pratiques exercées par les prostituées et les travailleuses du sexe, FFQ, 23.09.2002
Parole de pute, Roxane Nadeau, 01.10.2002
À l'AGA de la FFQ : un consensus à l'arraché, Élaine Audet et Micheline Carrier, 14.10.2002
Débat sur la prostitution : personne n’a rien arraché à personne!, Vivian Barbot, FFQ, 17.10.2002
Le paradigme de l’oppression : la division des femmes, Martine Schutz Samson, 2002
Un mouvement qui nous ébranle fortement, 15.06.2003

