par Véro Leduc
Beaucoup de féministes hésitent à appuyer la lutte des travailleuses du sexe pour la décriminalisation des quatre articles de la loi canadienne qui les empêchent de travailler en santé, en sécurité et avec dignité, pour reprendre la devise de Stella. J’aimerais revenir sur certains points qui semblent constituer des obstacles à un plus grand engagement féministe et queer dans la lutte pour la décriminalisation du travail du sexe :
1 - L’échange d’argent contre des services sexuels
2 - La question du choix
3 - La définition de la violence
4 - La confusion entre l’image de la pute/salope et les travailleuses du sexe.
1 - L’échange d’argent contre des services sexuels
Depuis les mouvements féministes, lesbiens et pro-sexe des années 1960, on a réussi à gagner certains acquis, bien qu’encore fragiles, au niveau de la sexualité. Pour qu’une pratique sexuelle soit en accord avec une posture féministe, queer ou anti-oppression, on s’est mis d’accord sur plusieurs points. Entre autres, l’importance du consentement, l’âge du consentement et la reconnaissance d’une diversité de pratiques sexuelles.
Il existe une diversité de pratiques sexuelles, certaines plus communes que d’autres, certaines moins et d'autres suscitant carrément des répulsions (fist fucking, jeux de rôles de domination/soumission et même parfois l’utilisation d’un dildo), mais dans la mesure où la pratique sexuelle se passe de façon consensuelle et négociée, tout est ok. Et c’est le cas dans le travail du sexe : les pratiques sont négociées et se passent entre deux adultes consentant-es. Quand il n’y a pas de consentement, on s’entend que c’est de l’abus ou de l’exploitation.
Mais dans le cas du travail du sexe, certain-es on de la misère avec l’aspect rémunérateur de l’échange sexuel. Avec l’argent. Même si on est dans un pays où l’on peut choisir son travail et où l’on devrait pouvoir l’exercer sans contraintes. Je rappelle que le travail du sexe n’est pas illégal au Canada, mais qu’il existe quatre articles de loi (articles 210 à 213) qui criminalisent à peu près toutes les activités en lien avec le travail du sexe.
D’autres sont réticentes parce qu’il n’y a pas d’Amour peut-être? Mais come on, combien de gens ont des one nights sans qu’on fasse tout un plat avec l’absence d’Amour dans le cul? Parce qu’il faut que tout le monde ait son plaisir? Mais alors, ne serait-ce pas continuer de considérer l’orgasme comme le seul plaisir valable? Orgasme obligé pour sexe féministe? Quand j’étais hétéro, combien de fois j’ai eu des one nights sans venir? Et pourtant, j’ai eu plein de plaisirs. Savez-vous qu’on dit que 70% des femmes sont pré-orgasmiques parce qu’elles n’ont pas encore appris comment orgasmer? Et est-ce que tout le monde sait ce qu'est la cyprine? On a encore tous et toutes énormément d’éducation sexuelle à se donner.
Dans le travail du sexe, on peut avoir beaucoup de plaisir dans la séduction, dans le jeu, dans la théâtralité, dans les rencontres inusitées, etc. Le plaisir, c’est une notion qui est vaste; il n’y a pas que l’orgasme qui compte. On découvre le monde d’une façon vraiment intéressante.
En fait, en parlant avec des ami-es féministes, je me rendais compte que ce qui posait problème, ce n’était pas tant le fait qu’une personne fasse du cul pour d’la piasse ou pour le plaisir du travail du sexe, mais la réalité de l’industrie du sexe dans son ensemble. C’est-à-dire qu’elles avaient du mal à voir comment on pourrait concevoir une industrie du sexe dans un système patriarcal sans que les femmes soient vues comme des objets ou carrément de la « marchandise ».
À ce sujet, il importe de rappeler qu’on ne vend pas notre corps à personne, puisqu’à ce que je sache, on a toujours son corps après une passe, on n’a pas vendu son sexe, parce qu’il se trouve toujours entre nos deux jambes. Ce qui est marchandisé, ce sont des services d’ordre sexuel.
2 - La question du choix
Beaucoup de personnes ont aussi de la misère avec la question du choix. Les travailleuses du sexe sont vues comme des femmes qui font cela parce qu’elle n’ont pas d’autres choix pour faire de l’argent. À ça je réponds souvent à mes ami-es universitaires : si nous ne vivions pas dans une société qui valorise autant les diplômes, seriez-vous à l’université? Ou alors, si nous ne vivions pas dans une société qui nous lave le cerveau depuis l’enfance avec l’hétérosexualité obligatoire, si vos parents vous avaient dit dès le jeune âge, peu importe votre
genre, « quand tu vas avoir un chum ou une blonde… »…, seriez-vous hétérosexuel-le aujourd’hui?
Ce que j’entends par là, c’est que la notion de choix est toujours restreinte, mais cela ne nous empêche pas de créer les contextes de nos libertés. Dans le cas des femmes, c’est vrai qu’elles gagnent encore aujourd’hui seulement 75% du salaire des hommes; c’est sûr qu’il faut lutter pour rendre l’éducation accessible à tous et à toutes et lutter pour des bonnes conditions de travail pour TOUTES les femmes, indépendamment de leurs choix. Choisir de faire du travail du sexe, c’est faire un choix, comme tout le monde fait des choix, et comme tout le monde fait des choix dans un contexte social large de « contraintes ».
Ce qui pose problème, c’est qu’on reconnaît des droits à certaines femmes qui font des jobs par choix malgré la société de contraintes, comme les femmes de ménage, les vidangeuses, les serveuses chez McDo, etc. Quand c’est le temps de défendre les droits de ces femmes-là, personne ne s’insurge pour dire « Ah non! Moi je ne voudrais jamais que ma fille soit vidangeuse! ». Pourquoi est-ce qu’on accepte de défendre les droits des femmes qui exercent certaines jobs et pas d’autres? On ne dit pas aux femmes qui font des jobines, comme on dit, qu’elles sont aliénées. On est solidaires et on se bat pour leurs droits. Alors pourquoi tant de gens hésitent encore à défendre les droits des travailleuses du sexe? J’ai l’impression que c’est au nom de la lutte contre la violence.
3 - La définition de la violence
Les personnes anti-prostitution conçoivent l’échange de services sexuels entre deux adultes consentants comme l’appropriation par des clients hommes du corps des femmes prostituées, donc comme une violence en soi. Ces personnes définissent la prostitution tantôt comme un viol non payé, tantôt comme une objectivation du corps des femmes ou comme la vente du corps des femmes.
Les travailleuses du sexe et leurs alliées définissent leur pratique professionnelle comme un échange de services sexuels rémunérés entre deux adultes consentants. Pour les travailleuses du sexe, la violence vient de la criminalisation de leur métier car elle les empêche de travailler dans un contexte social sécuritaire qui les reconnaît comme des personnes à part entière.
Gail Pheterson (1996), dans son livre « Le prisme de la prostitution », démontre bien comment le fait de considérer le travail du sexe comme une violence en soi ne permet pas d'aborder les violences qui sont vécues à l’intérieur de celui-ci. Par exemple, une intervenante à Grisélidis, en France, remarque qu’en tant qu’intervenante, elle peut faire état de difficultés ou dénoncer des violences vécues dans le cadre de son travail sans pour autant qu’on lui dise de changer de travail. Mais en tant que travailleuse du sexe, elle ne peut pas le faire sans qu’on lui fasse comprendre que cela est dû à la nature du travail du sexe.
Louise Toupin (2005) a aussi articulé une critique méthodologique et épistémologique adressée aux féministes abolitionnistes. Elle souligne en outre les travaux de Marjan Wijers et Lin Lap-Chew (1997), qui ont mis en lumière un problème conceptuel crucial dans « l’amalgame prostitution = esclavage » :
L’abolition de l’esclavage n’a pas à voir avec l’abolition d’un certain type de travail, mais avec l’abolition d’un certain type de relations de pouvoir (en l’occurrence la propriété) qui est considéré comme une violation des droits humains. Après l’abolition de l’esclavage, les gens ont continué à travailler dans les champs de coton et le travail domestique a continué à être exécuté. C’est seulement dans le cas de la discussion sur la prostitution que l’objet dérive vers l’abolition de l’activité comme telle, plutôt que l’abolition d’un certain type de relations de pouvoir dans la prostitution. […] Les droits humains qui y sont violés sont les droits des femmes comme travailleuses. (Wijers et Lap-Chew, 1997 : 31, traduction libre in Toupin, 2005 : 5)
Dans son mémoire « L’intervention sociale face aux travailleuses du sexe », Mélina Bernier (2007) synthétise ainsi : « le problème de la violence n’est pas dû au travail du sexe comme tel [mais plutôt à sa criminalisation qui] provoque l’exclusion sociale, la stigmatisation, et la vulnérabilité des travailleuses du sexe face à la violence et au VIH/sida » (p.19-22).
Même si l’on n’a pas toutes la même définition de la violence, on s’entend généralement pour dire qu’on est contre l’exploitation. Tant les féministes que les travailleuses du sexe sont contre le fait qu’une femme soit forcée contre son gré à faire quelque chose qu’elle ne veut pas faire. C’est généralement ce qu’on entend par proxénétisme aggravé : c’est-à-dire une femme forcée de faire des services sexuels sans toucher d’argent. C’est sûr que des femmes vivent de l’exploitation dans l’industrie du sexe, mais il s’agit de situer l’exploitation comme résultante des conditions de travail et non comme étant inhérente à la nature du travail.
Une dernière chose que je voudrais aborder, c’est la confusion entre l’image de la pute/salope dans les médias et les travailleuses du sexe. J’aimerais faire une distinction entre l’industrie de la publicité sexiste et l’industrie du sexe.
4 - La confusion entre l’image de la pute/salope et les travailleuses du sexe
Plusieurs confondent la travailleuse du sexe – qui a du pouvoir sur sa vie – et l’image de la femme fatale dans les médias et la publicité, qui renvoie au stéréotype de la « pute ».
En fait, autant il existe une hiérarchisation entre les hommes et les femmes dans la société, autant il existe une échelle de hiérarchisation entre les hommes eux-mêmes et entre les femmes elles-mêmes.
Je dis souvent qu’en bas de l’échelle de la masculinité, on retrouve le fif, et qu’en bas de l’échelle de la féminité, on retrouve la pute. Je dis ça entre autres à cause des insultes : dans la cour d’école, dire à un gars qu’il est fif, c’est lui dire qu’il n’est pas un vrai gars. Dire à une fille que c’est une pute, c’est lui dire qu’elle n’est pas une vraie femme. Tout comme l’insulte de gouine d’ailleurs.
Dans une analyse féministe, on se bat pour que toutes les femmes soient reconnues comme des sujets à part entière. Tout comme dans la lutte des travailleuses du sexe d’ailleurs.
Mais je pense qu’il y a une confusion entre l’industrie de la publicité sexiste, qui présente les femmes comme des objets de consommation, et l’industrie du sexe, qui concerne des personnes qui exercent du travail du sexe de façon consentante. Je ne parle pas de l’exploitation sexuelle des enfants ou des femmes qui sont forcées contre leur gré. Je l’ai déjà dit : on est toutes contre l’exploitation, qu’elle soit sexuelle ou pas. Prenons l’exemple de la pornographie pour illustrer la confusion entre l’industrie de la publicité sexiste et l’industrie du sexe.
La pornographie est une activité sexuelle entre deux personnes consentantes qui produit des images ou des films qui sont destinées à être vues par des personnes adultes consentantes qui choisissent qu’à tel moment, elles vont regarder de la porno. Il y a beaucoup de porno hétérocentrée, tandis qu'une partie de l’industrie fait de la porno queer, lesbienne, gay, trans, etc. On pourra revenir sur les standards de beauté et des corps dans l’industrie de la porno tantôt.
Pour sa part, l’industrie de la publicité sexiste présente beaucoup trop souvent des femmes « sexualisées » pour vendre des produits. Il y a souvent des images qu’on peut dire « pornographiantes ». Or, je ne suis pas consentante quand je regarde de la publicité sexiste : ce sont des images qu’on m’impose. La lutte contre les publicités sexistes se fonde sur la rage de voir les femmes présentées comme une paire de boules pour vendre un char.
Faut faire attention quand même. Parce que même le fait qu’une femme participe à la diffusion de son image (dans la pub ou la porno) sous une forme lascive, passive, soumise ou sous un autre qualificatif typiquement genré ne signifie pas qu’en tant que personne, elle soit passive ou soumise dans sa vie. L’image n’est pas l’être. Mais ce qui pose problème dans l’industrie de la publicité, c’est qu’elle est vue par tout le monde, et qu’en présentant les femmes comme des objets sexuels associés à la vente de marchandises, on envoie le message que la sexualité des femmes peut être utilisée pour vendre tout et n’importe quoi, que c’est quelque chose qu’on « consomme ».
C’est entre autres l'une des raisons pour laquelle la question du travail du sexe des femmes est posée comme un problème social par plusieurs alors que celui des hommes ou des personnes trans semblent moins « faire jaser ». Parce que les hommes sont moins présentés comme des objets sexuels dans la publicité et dans la société et, les trans, on n'en parle même pas. Les trans en sont encore à lutter pour se faire reconnaître comme des êtres humains qui existent vraiment! Bon, ça c’est un autre débat.
Dans l’industrie du sexe, les femmes sont des sujets libres de choisir quels services elles offrent et quelles images elles veulent donner.
Je reviens maintenant sur les standards. Même s’il y a des femmes grosses, des femmes dominatrices, des poilues, des gouines, des butchs, des trans, bref une certaine diversité, c’est sûr qu’une grande partie de l’industrie du sexe est modelée selon les standards hétérosexistes. Mais est-ce qu’il y a une sphère actuellement qui ne l’est pas dans la société? Donc la lutte contre l’hétérosexisme est générale, elle n'est pas spécifique à l’industrie du sexe. Mais tout comme la reconnaissance de la diversité sexuelle vient avec le fait de reconnaître la légitimité de la sexualité non reproductive, la lutte pour une diversité dans l’industrie du sexe ne peut pas se faire sans une reconnaissance du travail du sexe comme un travail légitime.
Je pense personnellement que la lutte pour la décriminalisation du travail du sexe va de pair avec une lutte contre l’imposition d’images hétérosexistes dans l’industrie. Mais pour ça, il faut que le travail du sexe soit reconnu comme un travail et que les personnes qui l’exercent soient reconnues comme des personnes à part entières dans la société.
Conclusion
Pour moi, la prise de position pour la décriminalisation du sexe est urgente. Parce que, tant que le travail du sexe est criminalisé, ceux et celles qui l’exercent et y ont recours le sont aussi. Ça renforce aussi l’image que les putes ne sont pas des êtres humains en créant un contexte social qui permet à la violence exercée contre les travailleuses du sexe de perdurer.
Décriminaliser le travail du sexe, ce n’est pas décriminaliser la violence, au contraire. On a des lois qui condamnent la violence au Canada. La décriminalisation des quatre articles de loi concerne la possibilité de :
a. se regrouper entre travailleuses du sexe sans tomber sous l’article sur le proxénétisme (parce que le proxénétisme au sens de la loi concerne le fric : donc mon proprio, ma fille de 18 ans et mes colocs sont considéré-es comme mes proxénètes)
b. de travailler dans un lieu sécuritaire sans tomber sous l’article sur les maisons de débauche (parce qu’aussitôt qu’on utilise un lieu à plusieurs reprises pour y travailler, c’est considéré comme un lieu de débauche)
c. de prendre le temps de négocier avec les clients et clientes sans tomber sous l’article sur la sollicitation (parce que même le téléphone et l’auto sont considérés comme des lieux publics)
d. de permettre à quelqu’un-e de nous conduire à notre lieu de travail sans tomber sous l’article qui interdit de conduire quelqu’un-e sur un lieu de prostitution.
Pour moi, la lutte des travailleuses du sexe est une lutte éminemment féministe, parce qu’elle est le cri de plusieurs femmes qui revendiquent leur autodétermination.
Texte adapté de l'intervention de Véro Leduc au panel d'ouverture de la Radical Queer semaine 2010. Pour en savoir plus, lire sa communication portant sur les dimensions féministes de la lutte pour la reconnaissance sociale des travailleuses du sexe présentée le 22 avril 2010 dans le cadre d'un colloque interdisciplinaire sur les nouvelles recherches en études féministes.



Bravo pour ce magnifique exposé
Rédigé par : michelle | 03.07.2011 à 14:55