par Martin Michaud du Collectif pour un Québec sans pauvreté, Journal de rue La Galère, octobre-novembre 2010
Il existe actuellement quatre programmes d’aide « de dernier recours » au Québec. Les deux principaux sont le Programme d’aide sociale et le Programme de solidarité sociale. Dans le premier se retrouvent les personnes et les familles jugées « sans contraintes » ou « avec contraintes temporaires » à l’emploi; dans le second, les personnes et les familles ayant des contraintes sévères à l’emploi. Depuis plusieurs années, des militantEs, des groupes sociaux et communautaires ainsi que des organisations nationales réclament l’abolition de ces catégories, lourdes de conséquences à plusieurs égards.
Nombreux sont ceux et celles qui, soit par ignorance, soit par préjugés, tiennent des propos méprisants sur les personnes assistées sociales. Si ces personnes vivent des situations difficiles, disent-ils en substance, c’est « de leur faute », tout comme c’est « de leur faute » si elles ne s’en sortent pas. Il faut dire que cette idée préconçue vient de haut : le gouvernement lui-même l’entretient depuis plus de 20 ans, en accordant un traitement différent aux personnes assistées sociales selon qu’elles sont considérées « avec contraintes sévères à l’emploi » ou « sans contraintes à l’emploi ».
Des catégories discriminatoires
Une personne seule « avec contraintes sévères » reçoit comme prestation de base 862 $ par mois; et une personne seule jugée « sans contraintes », 567 $ par mois. Quelle est la raison pour laquelle une personne « sans contraintes » reçoit 295 $ de moins par mois qu’une autre « avec contraintes sévères », alors que les besoins de base, tels le loyer, la nourriture, le chauffage, etc., coûtent exactement la même chose à l’une et à l’autre? La raison qu’invoque le gouvernement est la suivante : il faut les inciter à retourner au travail.
En versant des prestations moins élevées aux personnes jugées « sans contraintes à l’emploi », le gouvernement s’imagine qu’elles vont réintégrer plus rapidement le marché du travail. Il affirme donc ni plus ni moins qu’il y aurait un seuil au-delà duquel les gens préfèreraient attendre leur chèque patiemment plutôt que d’être actifs sur le marché du travail. Ce raisonnement est faux. Les gens ne demandent pas mieux que de quitter l’aide sociale. En fait, tout ce qu’a réussi jusqu’ici cette prétendue mesure incitative, c’est d’augmenter les inégalités et de réduire au minimum les conditions de vie des plus pauvres.
Incitation au travail ou imposition de la survie?
La plupart des personnes seules qui arrivent à l’aide sociale la quittent en moins d’un an. Par contre, passé cette période, il devient de plus en plus difficile d’en sortir. Beaucoup de personnes reconnues comme « inaptes » au travail le sont devenues alors qu’elles recevaient des prestations en tant qu’« aptes ». Mais comment pourrait-il en être autrement avec une prestation qui ne suffit même pas pour manger à sa faim et se garder en santé? En obligeant les personnes à lutter pour leur survie, on ne leur donne certainement pas une chance de développer leurs capacités et de se trouver un emploi.
Les séjours prolongés à l’aide sociale n’ont rien à voir avec une soi-disant trop grande générosité de l’État. L’exemple des familles monoparentales le prouve : par l’entremise du Soutien aux enfants, celles-ci ont connu une augmentation de leurs revenus au cours des dernières années. Résultat : elles ont davantage quitté l’aide sociale que les autres types de ménages. Aucun effet d’attraction n’a par ailleurs été noté. Cela démontre donc que donner de meilleures prestations équivaut à donner aux personnes les moyens et les ressources nécessaires pour qu’elles puissent (ré)acquérir leur autonomie et ainsi s’intégrer au marché du travail.
Des catégories qui alimentent les préjugés
Ce que laissent entendre les catégories instaurées par le gouvernement, c’est qu’il y a d’un côté de « bons pauvres » (ceux qui ne peuvent pas travailler) et de l’autre, de « mauvais pauvres » (ceux qui « pourraient » travailler, mais qui ne le veulent pas). Ainsi, certaines personnes mériteraient leur chèque et d’autres ne le mériteraient pas. Ce genre de raisonnement alimente bon nombre de préjugés : « les B.S., c’est des paresseux », « ils se laissent vivre par la société », « c’est tous des fraudeurs »...
D’abord, les personnes assistées sociales racontent que survivre à l’aide sociale, c’est du sport. Chercher à se nourrir et se vêtir au moindre coût, cuisiner, courir les aubaines, faire les files d’attente à la banque alimentaire, remplir les formulaires et se présenter à son agent d’aide sociale, aller plusieurs fois à l’épicerie parce qu’on est à pied et qu’on ne peut pas transporter beaucoup de sacs à la fois… Une personne ne peut pas vraiment rester inactive dans cette situation.
Ensuite, il faut regarder du côté du système socio-économique. Ce n’est pas la bonne volonté des personnes qui est en cause, mais l’incapacité du système à fournir un travail à toute la population en tenant compte des réalités particulières. Par ailleurs, si on regarde le vécu des personnes, on remarque que le tiers des personnes assistées sociales occupent un petit emploi; elles en retirent un revenu de travail si peu élevé qu’elles ont droit à un supplément d’aide sociale.
Accuser les gens de mauvaise volonté, c’est méconnaître les obstacles inhérents au travail, méconnaître les contextes de vie. Michelle Courchesne, à l’époque où elle était ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, avait admis que parmi les personnes assistées sociales jugées aptes à travailler, seulement 8,5% d’entre elles étaient réellement en mesure de se trouver un emploi sur le marché actuel du travail… C’est là qu’on voit tout l’arbitraire des décisions qui font en sorte qu’une personne se retrouve dans une catégorie et non dans l’autre, un arbitraire que plusieurs appellent à juste titre la « loterie des catégories ».
Enfin, les vérifications d’Emploi Québec détectent peu de fraudeurs. Les gens déclarent leurs revenus. Oui, on peut trouver des fraudeurs à l’aide sociale, mais comme à l’impôt, comme à la Bourse. Ce n’est pas une raison pour faire des généralisations et pénaliser tout le monde.
Un déni des droits
La pauvreté scandaleuse que le gouvernement impose aux personnes assistées sociales étiquetées « sans contraintes à l’emploi » est une atteinte à la dignité et aux droits humains, que proclament de grands textes internationaux. Le Canada et le Québec ont signé ces documents. Ils se sont donc engagés à prendre des mesures pour assurer non seulement un niveau de vie suffisant à touTEs leurs résidentEs, mais encore une amélioration constante de ce niveau de vie. Ce n’est pas une question de sentiments, de bonne volonté ou de philanthropie, mais une question de droits humains, de justice et d’obligation internationale.
Pour une société riche de tout son monde
Maintenir des centaines de milliers de personnes dans la faim et violer leur droit à un revenu suffisant coûte cher à la société. La pauvreté étant le premier déterminant de la santé, accorder aux gens des conditions de vie qui leur permettent de préserver leur santé, c’est aussi prévenir des problèmes. Au Québec, on évalue que 20% des coûts de soins de santé sont attribuables à la pauvreté, ce qui représente environ 6 milliards $ par année. Ramener à 13 000$ par année le revenu de tous les Québécois et Québécoises qui sont en deçà de ce seuil, qui équivaut au revenu annuel nécessaire pour les biens et services de stricte nécessité, coûterait environ 2,5 milliards par année.
Il faut arrêter de voir le soutien au revenu comme une dépense pour le considérer comme un investissement : il s’agit d’assurer la santé et le développement des capacités d’action des personnes. Les services publics sont en outre des compléments indispensables aux mesures fiscales touchant les revenus. Les services de santé et les services sociaux, l’éducation, les mesures de formation et d’insertion en emploi, les transports publics, les garderies et l’accès à la justice doivent demeurer des services publics universels, accessibles à touTEs, qu’il faut protéger et même développer pour assurer les droits de touTEs. Ici aussi il s’agit d’un investissement.
Il y a donc un intérêt économique et social à se doter de principes de justice et d’égalité en tant que société. Investir afin de rendre possible la participation de l’ensemble des citoyenNEs, c’est payant. Ceci ne sera possible qu’en changeant nos mentalités, en questionnant nos idées préconçues et nos préjugés. On doit agir. On peut agir.
« Un autre monde est possible », dont nous pouvons jeter les bases, en remplaçant la compétition par la coopération, l’exclusion par la solidarité, la loi du plus fort par le respect des droits.
Page reliée : Des médecins se prononcent - Remplacer les catégories de l’aide sociale par un revenu minimum garanti, Le Couac, 20.05.2010



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