Et si vous viviez au sein de la culture la plus destructrice qui n'ait jamais existé? Et si cette culture refusait de changer, que feriez-vous? En 2006, Endgame de Derrick Jensen était reconnu comme le meilleur livre de non-fiction. Étant donné l'importance de son sujet et l'urgence de son message, il se pourrait qu'il soit le livre le plus important de la décennie. Par contre, sa lecture peut vous faire traverser une période de déprime puisqu'il vous fait regarder en face le pauvre futur de l'humanité. Derrick Jensen n'est pas déprimé pour autant. Il mène une vie heureuse même s'il est conscient de l'état pitoyable de la planète. Il explique aussi que si nous sommes assez nombreux et nombreuses à se tenir debout et à lutter ensemble contre les fascistes (qui luttent pour la «liberté» des corporations de s'approprier les ressources), le crash sera moins dévastateur. Et éventuellement, cette longue lutte permettra de renouveler les formes de vie sur la planète.
1ère partie (57 minutes)
Dans cette conférence, Jensen explique les prémisses sur lesquelles il fonde Endgame. Voici les notes que j'ai prises en l'écoutant. Il est plus intéressant de l'écouter d'autant plus qu'il ne manque pas d'humour, mais il s'exprime en anglais et il n'y a pas de sous-titres en français.
Combien faut-il d'environnementalistes pour changer une ampoule? Dix. Un qui écrit une lettre à l'ampoule pour lui demander de changer, quatre qui font circuler une pétition en ligne, un qui initie une poursuite judiciaire afin d'obtenir qu'on la change, un qui envoie des pensées positives à l'ampoule sachant que c'est le moyen d'apporter de réels changements, un qui accepte l'ampoule telle qu'elle est parce que ne pas s'accepter les uns les autres, c'est se faire du mal à soi-même, un qui écrit un livre expliquant pourquoi nous devons changer l'ampoule et comment, et finalement, un qui casse la maudite ampoule parce qu'on sait tous et toutes que ça ne changera jamais.
Personne ne croit que la civilisation occidentale va finir par devenir saine et durable. Cette civilisation industrielle n'est pas durable et ne peut pas l'être. Qu'est-ce que ça implique pour nos stratégies de changement social? Nous ne le savons pas parce que nous n'en parlons jamais. Ceci est attribuable en partie au fait que nous sommes occupés à prétendre qu'il y a encore des raisons d'espérer avec le développement durable, les solutions vertes, le recyclage, le commerce équitable...
Pour Jensen, l'espoir est le problème, pas la solution. Quand on espère quelque chose, on désire qu'un futur arrive, un futur pour lequel nous ne pouvons pas faire les choix qui s'imposent maintenant ni les imposer non plus. Quand on reste dans l'espoir, on n'a donc pas de pouvoir. (Tiens, ça me rappelle la religion catholique qui encourage à vivre dans l'espérance.)
La réponse appropriée à une situation désespérante, c'est le désespoir. Ce désespoir n'implique pas que nous nous sentions misérables. Il ne tue pas non plus. Ce sont plutôt nos faux espoirs que ça va s'améliorer qui nous mettent en danger. Ils nous gardent dans le système plutôt que de nous pousser à agir efficacement afin de mettre fin à cette civilisation mortifère, c'est-à-dire d'oter aux riches la capacité de voler les pauvres et d'oter la capacité de détruire le monde à ceux qui détiennent le pouvoir.
La réalité est d'autant plus désespérante que nous dépendons de ce système social en train de détruire la planète. Si votre eau vient du robinet et votre nourriture, du supermarché, vous allez vous battre pour préserver ce système parce que votre vie en dépend. Si votre eau vient d'une rivière et votre nourriture, de la terre, vous allez vous battre pour défendre cette rivière et cette terre. Ce que produit notre civilisation industrielle, c'est une manière de vivre caractérisée par le développement des villes où nous vivons déconnectés de la nature. Alors on ne se bat pas vraiment pour sauver la nature et les êtres vivants non humains.
Pour survivre dans les villes, il nous faut importer des ressources. Quand on perçoit la nature, les choses et les êtres humains comme des ressources, on les exploite en conséquence. Les communautés traditionnelles ne donnent pas les ressources sur lesquelles elles sont basées à moins qu'elles soient détruites, alors nous les détruisons. Ces cultures qui vivaient depuis des milliers d'années, et que nous considérons «archaïques», étaient soutenables, elles, tandis que la nôtre nous entraîne vers la fin du monde, vers l'apocalypse. Jensen a longtemps été réticent à employer le mot apocalypse pour parler de ce qui nous pend au bout du nez, mais c'est bel et bien vers la fin du monde que nous nous dirigeons.
Quand on vit en ville, notre façon de vivre ne peut pas être durable puisqu'elle est basée sur l'appropriation de ressources. Rappelons que depuis 2008, pour la première fois de l'histoire de l'humanité, plus de la moitié de la population de la planète vivait en milieu urbain. Et notre façon de vivre dans cette civilisation industrielle est basée sur la violence, une violence persistante et largement répandue. Sans cette violence, notre civilisation s'écroulerait. C'est elle qui lui permet de se maintenir.
Depuis le début, cette civilisation a été une civilisation d'occupation – avec des gouvernements d'occupation – afin de faciliter l'appropriation de ressources et de maximiser la production et les profits. Ceux qui détiennent le pouvoir l'exercent par la force. Comme une bonne partie de la violence est exportée, alors on la voit moins. Et comme généralement on accepte le système dans lequel nous vivons, nous nous y conformons. Il n'est donc pas nécessaire d'exercer directement de la violence sur nous.
Cette civilisation est basée sur une hiérarchie clairement définie et largement acceptée. Pour que la violence soit acceptable, elle doit seulement s'exercer du haut vers le bas. La propriété des personnes haut placées dans la hiérarchie a plus de valeur que les vies des personnes qui sont en bas de la hiérarchie.
Cette culture n'est pas modifiable. Elle ne va pas changer volontairement pour produire une façon de vivre saine et soutenable. Si nous n'y mettons pas fin, elle va empirer jusqu'à mettre fin à la vie des humain-es et des non-humain-es sur la planète. Plus longtemps nous attendons avant d'y mettre fin, pire sera le crash et pire ce sera pour les humain-es qui survivront ou naîtront après nous. Ces humain-es nous jugeront sur la santé de la terre que nous leur laisserons. Le reste importera peu par rapport à ça. Plus vite nous perdrons nos illusions, plus vite nous pourrons commencer à prendre des décisions sensées concernant la résistance.
La culture dominante est en train de s'écrouler. Beaucoup de gens vont mourir. Il y aura beaucoup moins d'humain-es qu'actuellement, parce qu'on s'approprie les ressources qui leur permettaient de vivre. Si nous n'affrontons pas cette réalité, la violence qui sera exercée sur la masse des personnes en bas de la hiérarchie ira jusqu'à l'extrême.
Le monde ne manque pas d'eau. 90% de l'eau est utilisée par l'agriculture industrielle. 90% de l'eau est volée. Le problème premier n'est pas l'ampleur de la population mondiale. Le problème le plus important, c'est notre consommation parce qu'elle cause beaucoup plus de dommages. Que faites-vous avec le fait que, peu importe ce que vous faites, vous êtes impliqué dans des meurtres de masse?
Il n'y a pas de gens riches ni de pauvres. Il n'y a que des gens. C'est une convention culturelle de reconnaître la validité des papiers qui attestent que les corporations possèdent les ressources tandis que les pauvres n'ont rien. Une convention qui a beaucoup de conséquences sur le monde réel. Comme la propriété, l'eau et la terre, le pouvoir est devenu privé et concentré. Nous croyons aussi que c'est l'ordre naturel des choses alors qu'il n'en est rien.
Les besoins naturels du monde importent plus que ceux du système économique et financier. Tout système économique, financier ou social qui ne bénéficie pas aux communautés sur lequel il se base n'est pas soutenable, est immoral et stupide. La soutenabilité, la moralité et l'intelligence (et la justice) ont besoin qu'un tel système soit démantelé.
Il faut se préparer au crash. Il y a beaucoup de travail à faire. Nous avons besoin de tout - de maisons d'hébergement pour victimes de violence aux techniques de purification de l'eau - et la résistance doit être tant locale que globale.
La violence terrorise le monde. Elle est très efficace, alors ils l'utilisent. Mais quand on aime - la nature, la vie, ses enfants... - on ne reste pas passif. 90% des gros poissons sont éteints. La plus grande extinction des animaux depuis celle des dinosaures est en train d'avoir lieu. Le sang des nouveau-nés contient près de 300 produits toxiques. La majeure partie de la population de la planète vit dans une extrême pauvreté. Pourtant, nous ne faisons pour ainsi rien contre ça. Les animaux utilisent la violence quand ils croient leurs petits en danger. Qu'est-ce que qui cloche avec nous?
Jensen n'appelle pas à l'utilisation de la violence, mais à utiliser tous les moyens dont nous disposons pour mettre fin au massacre de la nature, à l'élimination des cultures indigènes et des personnes qui résistent, à l'exploitation des pauvres. Les militant-es pour la justice sociale et les environnementalistes censurent les discussions sur l'utilisation de stratégies violentes. Ils sont bloqués par le culte du pacifisme. Mais pour les femmes violentées, les Autochtones, les pauvres, les personnes emprisonnées, les personnes de couleur, les exclu-es, la violence n'est pas quelque chose de théorique. Elle fait partie de leur vie. Jensen ne leur apprend rien à ce sujet dans ses conférences.
Si nous échouons à agir efficacement pour arrêter la violence absolue de la civilisation industrielle, c'est ça qui sera de loin le chemin le plus immoral que nous puissions choisir. Jusqu'ici, le travail des environnementalistes a été presque complètement inefficace. Les victoires sont temporaires, tandis que les pertes sont permanentes. Se limiter à agir sans démanteler ce système n'est pas non violent puisque c'est reconnaître la légitimité de la violence sur laquelle ce système est basé. Il est temps de revoir les stratégies utilisées.
Oui, il est vital de faire des choix qui minimisent les dommages, mais se concentrer essentiellement sur les changements individuels est irresponsable parce que ça sert les intérêts de ceux qui ont le pouvoir en détournant l'attention des abuseurs de la planète.
Jensen explique notre passivité en la replaçant dans le cadre de relations conjugales abusives, un sujet qu'il connait bien. Son père était un homme violent envers sa femme et ses enfants. Les directeurs des multinationales et les politiciens qui contrôlent les ressources abusent de la planète et de la population. Comme dans le cas des femmes violentées, on espère qu'ils vont changer, mais ils feront toujours tourner les choses à leur avantage aussi longtemps qu'on ne mettra pas fin à notre relation avec eux. Il est impossible de discuter avec un abuseur et de gagner : ils ont toujours raison. Ils contrôlent de plus en plus leurs victimes. Il est difficile de sortir d'une relation conjugale violente. Sur une grande échelle, c'est encore pire : il n'y a nulle part où aller. La culture dominante est répandue à la grandeur de la planète. Alors il faut y mettre fin, sinon les abus continueront. Chaque jour qui passe, une centaine d'espèces et 200 000 acres de forêts vierges disparaissent. Trouvez ce que vous voulez préserver dans votre milieu, la forme de vie la plus importante pour vous, et luttez pour elle avec tout ce que vous avez.
2è partie (58 minutes)
Écouter cette conférence m'a plutôt stimulée que déprimée. Ce que je trouve déprimant, c'est de nous voir continuer nos vies comme si nous ne nous dirigions pas directement dans le mur. J'imagine que si j'avais des enfants, nous voir aller collectivement me rentrerait encore plus dedans.
> Nombreux extraits traduits en français d'Endgame; voir aussi le film END:CIV
Pages reliées :
Prémisse 1 : Les civilisations ne sont pas et ne seront jamais durables. C’est particulièrement vrai pour la civilisation industrielle, Anarchie verte, 22.08.2010
Beyond Hope, Derrick Jensen, 05.2006
Questions & Answers with Derrick Jensen, Jay Babcock, 17.07.2006



merci merci merci, J'ai maintenant les yeux un peu plus ouverts. Merci pour la traduction française
Rédigé par : Philippe Simonnot | 13.01.2012 à 14:15
Je dirais "Fin de partie".
Rédigé par : Nicole Nepton | 14.10.2011 à 20:28
Comment pourrait-on traduire en Français "Endgame" ?
Annie Braun
Rédigé par : Annie Dura | 13.10.2011 à 10:29
Quelqu'un-e vient de mettre en ligne le Derrick Jensen café : http://derrickjensenfr.blogspot.com En français.
Rédigé par : Nicole Nepton | 17.09.2010 à 21:57
Tenez-moi au courant pour que je puisse faire connaître votre blogue.
Rédigé par : Nicole Nepton | 21.08.2010 à 07:59
C'est fait!
Un blog va bientôt être mis en route!
Rédigé par : mline | 21.08.2010 à 07:09
Vous devriez contacter Derrick Jensen directement à ce sujet. Ça lui fera d'ailleurs sans doute plaisir.
Rédigé par : Nicole Nepton | 14.07.2010 à 08:26
Personne ne veut s'y mettre, à le traduire? Je viens de terminer A Language Older than words, je vais attaquer Endgames, et je veux bien m'atteler à traduire, mais il me faudrait être un peu plus au courant sur ce qu'il se passe à ce niveau-là...
Rédigé par : mline | 14.07.2010 à 07:21
Merci pour cette présentation, il reste à espérer qu'un jour il soit traduit.
En attendant, au moins de juin devrait sortir la BD qu'il a réalisée avec Stephanie McMillan
http://www.la-boite-a-bulles.com/fiche_album.php?id_album=82
A noter que le paragraphe final sur son père est en dessous de la réalité: DJ a été longtemps abusé sexuellement par son père, donc oui, les abuseurs il connait.
Salutations
Rédigé par : Urscumug | 25.04.2010 à 15:03
Merci ! Il n'existe que très peu de texte en Français évoquant D.J :)
Rédigé par : bug-in | 16.04.2010 à 16:12