Par Lucie Poirier, journaliste-analyste
Il y a des transmissions qui se font entre femmes. Quand j’étais enfant, ma mère avait découpé un texte qu’elle me fit lire; une femme racontait qu’elle était en retard à une réunion au bureau. Pendant la nuit, son enfant avait été malade, elle avait changé les draps, plein de détails assumés par des mères qu’elle ne pouvait relater en présence d’hommes, elle entrait donc dans la salle et disait des mots tels que : party avec des amis, beaucoup bu, mal de tête, vite un café et constatait le sourire rayonnant et approbateur qui ponctuait ses paroles.
Cette capacité de faire rire et de faire réfléchir caractérisait l’auteure Hélène Pedneault récemment décédée. Dimanche le 14 décembre avait lieu dans les locaux de la Société Saint-Jean-Baptiste, prêtés par son président Mario Beaulieu, une cérémonie en hommage à cette femme qui n’a cessé de s’impliquer dans des luttes artistiques, politiques, féministes et environnementalistes. Elle a signé des chroniques et des éditoriaux pour des revues (Arcade, La Vie en Rose, Les cahiers de la femme, Guide ressources, Ciel Variable…) et pour la radio (Présent dimanche (SRC-AM), Fragments (SRC-FM), La Vie quotidienne, Et quoi encore, VSD Bonjour…)
Présentant un vidéo récapitulatif préparé par Sylvain, le frère d’Hélène, Nicole Boudreau, communicatrice, a mentionné que, pour la journaliste et auteure, une « cause a transcendé toutes les autres : celle des femmes ». Et l’on revoyait Hélène disant « si une femme veut rester à la maison et prendre soin de ses enfants, si elle veut travailler à l’extérieur, c’est son droit ».
En 1995, elle fut l’une des signataires du Manifeste pour un Québec solidaire auquel participa l’altermondialiste et politicienne Françoise David. Pour Françoise, Hélène était une « féministe iconoclaste »; elle a lu un extrait du Manifeste des femmes du Québec écrit par Hélène pour la Marche des femmes de l’an 2000 : « Les femmes ont inventé la révolution pacifique permanente ».
Michèle Asselin, la présidente de la Fédération des femmes du Québec pour un 3e mandat, a rappelé la déclaration d’Hélène qui a voulu « protéger la Terre contre les barbares du rendement à tout prix ». Elle était si appréciée que le Syndicat du personnel enseignant du cégep de Jonquière en avait fait sa marraine honorifique depuis 2004.
Pour la revue féministe La vie en rose, elle a signé les Chroniques délinquantes qui paraîtront ensuite chez VLB en 1997 et chez Lanctôt en 2002. Ses collègues de La vie en rose ont rappelé que pour elle « ce petit peuple besogneux des femmes est un grand peuple » et qu’elle a entretenu son espoir de voir surgir « de Québec un nouveau pays pour le monde dans son universalité ».
A cappella, la chanteuse Renée Claude a interprété une chanson d’Agnès Varda pour le film Cléo de 5 à 7 qui fut reprise dans le spectacle Frangines. Hélène était aussi liée au domaine musical par la composition des paroles de la chanson Du pain et des roses en 1995 quand 850 femmes ont marché vers Québec avec neuf demandes pour le gouvernement québécois. Elles voulaient l’amélioration de leurs conditions économiques (du pain) et de leurs conditions de vie trop souvent marquées par la violence (des roses).
Hélène avait des intérêts et des accomplissements qui concernaient non seulement la chanson mais aussi le théâtre; le Centre des auteurs dramatiques (CEAD) pouvait témoigner de sa culture : « Sa passion pour le Québec l'avait récemment plongée dans la relecture de tout le théâtre d'ici sur le thème de la politique. Elle avait une puissance de travail rare ».
Parmi ses nombreuses lectures, elle incluait les romans policiers. Louise Laprade joua dans la pièce d’Hélène La déposition, créée à Montréal en 1988, traduite en cinq langues et sans cesse jouée en France, en Italie, en Belgique, au Canada, en Suisse, en Allemagne, en Hollande et aux États-Unis. Louise a lu le premier chapitre du roman policier qu’Hélène avait commencé à écrire.
Alors que Danny Laferrière la voyait comme une « larme ambulante », Suzanne Jacob a cité Hélène en disant : « Il n’y a pas de honte à vivre, c’est un exploit ». En consacrant sa vie à plusieurs combats dont celui de l’indépendance, elle a été amenée à siéger au Conseil de la souveraineté du Québec. Sur la jaquette de son livre Mon enfance et autres tragédies politiques, ses buts existentiels sont résumés : « préserver à tout prix sa capacité d’indignation, être une arme de réparation massive et faire l’indépendance du Québec ».
« Elle était le pied à terre et le poing sur la table avec une impatience pas toujours contenue », se souvenait Gérald Larose avant que renchérisse Lorraine Pagé : « Militante, elle portait en elle la force de l’indignation contre le service de santé à deux vitesses. Nous continuerons à porter une partie d’elle à chaque fois que nous commencerons ou continuerons une lutte » et que Pol Pelletier ajoute : « Elle a permis au concept de l’Art de prendre racine dans l’inconscient collectif québécois. Elle est une grande héroïne québécoise ».
Son intérêt pour l’Art s’est actualisé par l’écriture d’ouvrages aux sujets variés : Notre Clémence (Les Éditions de l’Homme, 1989), Pour en finir avec l’excellence (Boréal, 1992), La Douleur des volcans (VLB, 1992), Les Carnets du lac Saint-Sébastien (Lanctôt, 2000), Mon enfance et autres tragédies politiques (Lanctôt, 2004) et la direction de réalisations diversifiées dont Signé Loranger (1995), Éloge de l’indignation (1996), Robert Gravel, L’homme qui avait toujours soif (1996).
Hélène était une prolifique rassembleuse par ses mots, ses spectacles et les événements qu’elle organisait. De son incomparable voix, Sylvie Tremblay, qui avait été sur scène avec Hélène, a prévu que « Si le Québec apprend un jour à se souvenir, tu seras citée » et elle a entonné Fais du feu au fond de moi avec Geneviève Paris et Monique Fauteux.
Louis-Gilles Francoeur a affirmé qu’elle était « un électron libre en toutes circonstances » avant que Laure Waridel mentionne son implication dans la coalition Eau Secours qu’elle a co-fondée en 1998, pour une gestion responsable de l’eau, et ajoute : « Grâce à toi, je suis devenue porteuse d’eau ».
Marie-Claire Séguin a composé la musique de la chanson Du pain et des roses pour la Marche des femmes contre la pauvreté en 1995. Marie-Claire et son frère Richard ont chanté : « Nos rivières ont mémoire Qu’est-ce qu’on donne à nos enfants » avant qu’un groupe de femmes, dont certaines très jeunes signifiant l’importance de la relève féministe, remercient Hélène d’avoir été une fée et interprètent de leurs voix limpides comme une eau qu’on voudrait retrouver, le lac St-Sébastien : « Et si parfois elle parle haut, elle connaît la langue de l’eau ».
Marie-France Bazzo a relaté son rôle médiatique : « Elle a été une voix unique dans les médias. Elle nous obligeait à réfléchir ». En effet, elle avait une acuité, une force et un enthousiasme inépuisables qui l’amenèrent à recevoir des récompenses; elle avait reçu le Prix Edgar-Lespérance en 1992 pour La douleur des volcans, le Prix littéraire du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean en 2000 et le Prix Abitibi-Consolidated dans la catégorie intérêt général en 2004.
Hélène reposait dans un cercueil qu’elle avait voulu en bois d’érable du Québec alors que sur les murs étaient affichées des citations extraites de ses écrits, dont celle du Manifeste des femmes du Québec : « Pendant des siècles contrairement à toutes les formes d’esclavage, la sous-condition des femmes n’a jamais scandalisé le monde entier ».
Près du prix Gémeau qu’elle avait obtenu pour son texte de la nouvelle version du téléroman Sous le signe du lion en 1996, sur le cercueil, parmi les roses rouges, un pain avait été déposé.
Des centaines de personnes sont restées debout pendant les 90 minutes de la cérémonie et, à la fin, ont applaudi longtemps la valeur de cette femme qui ne s’est pas désistée et qu’on n’a pas pu réfréner car elle s’était engagée indéfectiblement dans des causes pour que les humaines, les humains et leur environnement se développent selon des idéaux basés sur l’équité, la liberté et l’indépendance.
Quand j’ai posé ma main sur son cercueil, je ressentais de la gratitude : « Hélène, je vous dois d’avoir contribué à ce sillage que je veux suivre ».
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Textes d’Hélène Pedneault, Bibliothèque virtuelle du CDEACF



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