par Louise Desmarais, Longueuil, le 26 septembre 2008
Le geste d’éclat posé par le cardinal Jean-Claude Turcotte le 11 septembre dernier a soulevé notre indignation et notre colère. Nous ne pouvions demeurer silencieuses devant autant de mépris à l’endroit des femmes et envers une grande majorité de la population.
C’est en grande pompe et en présence des médias que le cardinal Turcotte annonçait sa décision de renoncer à l’Ordre du Canada, et ce, pour protester, au nom de sa conscience, contre le fait que le Dr Morgentaler recevra, lui aussi, cette plus haute distinction «civile» décernée au Canada.
Le cardinal Turcotte serait-il donc le seul à avoir une conscience? Et qu’en est-il de la conscience des milliers de femmes qui décident chaque année de recourir à l’avortement? Qu’en est-il de la conscience de toutes les femmes et de tous les hommes favorables à la liberté de choix? Qu’en est-il de la conscience du Dr Morgentaler, lui, qui a bravé une loi inique pour sauver la vie de nombreuses femmes, et donner à toutes la possibilité d’interrompre une grossesse non désirée dans la dignité et en toute sécurité.
Sans compter la conscience des 72% de la population québécoise et des 65% de la population canadienne qui affirment être en accord avec la remise de l’Ordre du Canada au Dr Morgentaler (1). Toutes égarées ces consciences?
À l’évidence, on assiste à une ultime tentative, quasi désespérée, pour empêcher la remise de l’Ordre du Canada au Dr Morgentaler, au moment où les nombreuses pressions (pétitions, manifestations, plainte contre la juge en chef de la Cour suprême, etc.) exercées depuis juillet dernier par la droite catholique, semblent avoir échoué.
Endossé par l’Assemblée des évêques du Québec, ce geste témoigne de l’incapacité de l’Épiscopat canadien et québécois à évoluer dans une société démocratique, pluraliste et laïque.
Surtout, ce geste vise à ré-ré-ré-ouvrir le débat sur l’avortement. En effet, selon le cardinal Turcotte, il n’y a pas de consensus sur cette question, et la réflexion de la population manque de profondeur. Il souhaite donc un débat serein. Mais qu’y a-t-il à débattre? La seule issue possible pour le cardinal Turcotte, l’Église catholique et ses alliés n’est-elle pas que l’État canadien et tous les États du monde légifèrent afin d’interdire l’avortement en toutes circonstances, sauf si la vie de la femme enceinte est en danger?
Mais justement - comment peuvent-ils l’ignorer - des vies sont en danger. Au Canada comme partout dans le monde, l’interdiction de l’avortement a coûté, coûte et coûtera encore la vie d’un nombre incalculable de femmes? Et que dire de ces millions de vies que l’Église catholique aurait pu sauver en prenant position pour le port du condom dans des pays dévastés par le sida. Ou, à tout le moins, en s’abstenant de faire campagne contre? Toutes ces vies-là méritent-elles moins de respect ou ont-elles moins de valeur que la vie d’un fœtus de 4, 8, 12 ou 20 semaines? L’Église catholique ne peut-elle pas se montrer aussi indulgente et compatissante envers le reste du monde qu’envers un des siens qui a agressé sexuellement une enfant de 8 ans? Et la vie de cette enfant, de tous les autres, compte-t-elle?
Depuis 40 ans, la reconnaissance des droits du fœtus - considéré comme une personne à part entière de la conception jusqu’à la mort naturelle – est le fondement des attaques de l’Église catholique contre le droit des femmes à l’avortement, condition essentielle de l’égalité entre les hommes et les femmes. Et depuis 40 ans, nous luttons contre cette position parce qu’elle fait de la vie un principe absolu, indépendamment de toute contingence. Parce qu’elle oppose les droits des femmes à ceux du fœtus. Parce qu’elle conduit presque toujours à choisir la vie du fœtus au détriment de celle de la femme. Parce que cette position théorique, qui ne coûte rien au pape et aux évêques, ce sont les femmes et les enfants non désirés qui en paient le prix.
Nous n’avons pas oublié les déclarations du pape Jean-Paul II à l’effet que les femmes victimes de viols de guerre dans l’ex-Yougoslavie devaient malgré tout mener leur grossesse à terme. Nous n’avons pas oublié que dans les hôpitaux catholiques, jusque dans les années 1960, en cas de complication à l’accouchement, le médecin devait sauver d’abord la vie de l’enfant. Ainsi, lui, qui n’était pas baptisé n’irait pas dans les limbes. Mais en 2007, la Commission théologique internationale du Vatican concluait que les limbes n’existent pas! Tant de vies humaines, tant de vies de femmes sacrifiées inutilement.
Rappelons qu’en 1981, des féministes, et parmi elles des féministes chrétiennes, avaient répliqué aux évêques québécois, qui avait pris position contre l’avortement, La vie des femmes n’est pas un principe.
Prenant la parole depuis notre chair et notre quotidien nous savons ce qu’il en coûte de donner la vie, de la nourrir, de la soigner, de la faire grandir, de l’accompagner. Et c’est précisément parce que nous, femmes, savons ce dont nous parlons que nous affirmons notre droit de décider de poursuivre ou non une grossesse. Car nous aimons suffisamment la vie pour refuser qu’elle advienne dans n’importe quelle condition, à n’importe quel prix. (2)
Ainsi, quand nous avortons, nous choisissons toujours la vie, la qualité de la vie, la nôtre d’abord mais aussi celle de l’enfant à naître. Nous réaffirmons qu’il appartient aux femmes, et à elles seules, de décider de poursuivre ou non une grossesse, de contrôler leur corps et leurs maternités, d’en décider le nombre et le moment. Nous refusons de soumettre cette décision à quiconque et de sacrifier nos vies pour obéir à la conscience des autres, fussent-ils évêques, cardinal ou pape.
Nous ne sommes pas dupes des véritables objectifs de cette intervention de l’Église catholique en pleine campagne électorale. Elle n’avait rien du geste individuel et encore moins du geste improvisé. Elle s’inscrit dans une vaste offensive de l’Église qui intervient dans de nombreux pays et profite de tous les forums internationaux afin de faire reconnaître des droits aux fœtus et d’empêcher toute forme de libéralisation des lois sur l’avortement Partout, l’Église multiplie ses attaques contre les droits reproductifs des femmes et contribue ainsi à les maintenir dans la pauvreté et à les exposer à plus de violence encore. Au Canada, la nomination du cardinal Marc Ouellet, réputé pour son conservatisme, à titre de primat de l’Épiscopat canadien, ne laisse rien présager de bon.
Il est clair qu’il s’agit d’une intervention politique qui fait de l’avortement et des valeurs religieuses personnelles des candidat-e-s un enjeu électoral. Il vise à faire élire le plus grand nombre de député-e-s fédéraux anti-choix qui, le moment venu, seront invité-e-s à voter selon leur conscience afin d’interdire à toutes les femmes le droit d’agir, elles, selon la leur.
Nous pensons qu’il existe au Canada, depuis 20 ans, un véritable consensus en faveur de la liberté de choix des femmes et que ni l’État ni l’Église ne peuvent se substituer à la conscience des citoyennes et des citoyens. Nous refusons qu’une minorité de personnes impose sa morale et ses croyances à une majorité. Nous ne voulons pas d’un autre C-484 et nous refusons que l’Église ou l’État joue avec nos droits.
Les personnes suivantes appuient ce texte :
Pierre Allard, Sylvie André, Michèle Asselin, Marie-France Benoît, Johanne Bilodeau, Michèle Boisclair, Catherine Browne, Geneviève Brunelle, Pascale Brunet, Annabelle Caron, Joseph Caron, Jérôme Chaput, Manon Charbonneau, Dona Cherniak, Andrée Côté, Irène Désilets, Nicole Desrosiers, Sylvie Dupont, Martine Éloy, Ariane Émond, Johanne Fillion, Nadia Genois, Francine Hétu, Marie-France Labrecque, Nicole Lacelle, Marie-Dominique Lahaise, Diane Lamoureux, Anne Latendresse, Louise Langevin, Sandra Landry, Marie Leclerc, Marie Leahy, Raymonde Letourneau, Francine Mailloux, Fernande Ménard, Laurence Ménard, Micheline Milne, Lise Moisan, Gabrielle Neamtan-Lapalme, Nathalie Parent, Hélène Pedneault, Francine Pelletier, Raymonde Provencher, Marie-Eve Quirion, France Rémillard, Annie Roy, Chantal Roy, Marie Roy, Nathalie Roy, François Saillant, Danielle Senez, Verena Stefan, Anne St-Cerny, Isabelle Tardif, Louise Toupin, Bernard Vallée.
1) Sondage Ipsos-Reid publié dans les quotidiens Le Devoir et La Presse, 10 juillet 2008
2) La Coordination nationale pour l’avortement libre et gratuit, Le Centre de santé des femmes du quartier, La Vie en rose, la Fédération du Québec pour le planning des naissances, le collectif l’Autre parole (groupe no 1 de Montréal). La vie des femmes n’est pas un principe. Un appel de femmes à toutes les femmes qui donnent et entretiennent la vie depuis des siècles et des siècles. 1981, p. 3.
Pages reliées :
Le retour du religieux, Dany Laferrière, Bazzo.tv, 18.09.2008
Je rage, Louise Desmarais, 11.09.2008
Le droit à l’avortement, une lutte exemplaire : un entretien avec Louise Desmarais et Une lutte qui reste d’actualité, dans le dossier Le droit à l'avortement menacé, À babord!, été 2008
Vingt ans de liberté et d’égalité, Louise Desmarais, 26.01.2008
Compte-rendu : "Mémoires d'une bataille inachevée. La lutte pour l'avortement au Québec" de Louise Desmarais, 2000



Je te félicite pour ce bel écrit. Je t'appuie et t'invite à continuer la lutte qui je le déplore sera longue et ardue. Puissions-nous un jour nous les femmes pouvoir décider pleinement de nos vies.
Rédigé par : Danielle Chaput | 30.09.2008 à 18:29