Des os dans le désert
L’affaire aura fait le tour du monde, mobilisé les forums et les ONG. Le juge anterroriste espagnol Baltasar Garzón parla de crimes contre l’humanité. Dans le livre Des os dans le désert (publié au Mexique en 2002, traduit en français par Isabelle Gugnon et publié aux éditions Passage du Nord-Ouest en août 2007), Sergio González Rodríguez, un écrivain et journaliste mexicain, fait la radiographie d’un des plus stupéfiants mystères criminels de tous les temps. Bienvenue en enfer. Bienvenue dans la quatrième dimension, dira l’ex-agent du FBI Robert K. Ressler, spécialiste des meurtres en série, convié sur place.
De 1993 à 2007, près de 500 jeunes femmes ont été assassinées à Ciudad Juárez (1,4 million d’habitant-es) ville-frontière du nord du Mexique, en face d’El Paso (Texas), sans compter des centaines de disparues. Le mode opératoire est souvent identique : enlèvement, séquestration, viol, strangulation, tortures, avant que les corps mutilés ne soient retrouvés dans des terrains vagues. La plupart des victimes étaient pauvres et travaillaient dans les maquiladoras, ces usines d’assemblage à capitaux étrangers qui emploient une main-d’œuvre bon marché.
Située aux portes du désert, Ciudad Juárez est une ville à la splendeur révolue. Celle qui inventa la Margarita et où les vedettes de cinéma, les toreros et les coureurs automobiles venaient s’amuser est devenue une enclave surpeuplée de l’économie mondialisée – avec ses migrant-es, ses fêtards, ses gangs, ses trafiquants de drogue. "Comme dans d’autres pôles frontaliers de la planète, exploiter le corps apparaît comme un besoin pressant", avance le journaliste. C’est donc dans cette arène de la violence que s’inscrit la méticuleuse enquête de González Rodríguez. Alimentée de témoignages, de rapports, d’études, d’informations médico-légales, elle forme un puzzle éprouvant à reconstituer, mais où chaque pièce éclaire la face cachée de ce féminicide. Car pour l’auteur, la question du mal n’est pas métaphysique, mais politique, sociale, culturelle.
Rituels sataniques, snuff movies, assassins soucieux de divertissement, prédateurs imitateurs? On ne saura pas. Mais des corps ont été découverts près de ranchs de grands propriétaires où des narcotrafiquants organisaient des orgies. Et peu à peu, dans cette épaisse confusion, un tissu de complicités apparaît entre le crime organisé et les institutions, expliquant l’impunité dont bénéficieraient les meurtriers. Car la corruption, à Ciudad Juárez, fait office de lien social. C’est une ville où la police élucide 2,58% des affaires criminelles, où le baron d’un cartel peut être le frère du procureur général, où les trafiquants de drogue, ici plus qu’ailleurs, sont des investisseurs comme les autres, et reçoivent protection en retour de leurs investissements.
"Tous tirent des avantages de secrets partagés", résume l’auteur, du monde de l’entreprise jusqu’au sommet de l’État. La police locale retiendra ainsi longtemps sa version de l’affaire : les victimes menaient une double vie, et les faits seraient imputables à leurs mœurs dissolues. Elles indiquent aussi contre toute évidence que les crimes ont cessé et que la plupart des meurtriers ont été appréhendés.
Les services judiciaires, quant à eux, ont déclaré sans rire qu’il s’agissait davantage de "problèmes (…) d’éducation et d’un manque de respect vis-à-vis d’autrui", préférant le terme de violences domestiques. D’où des enquêtes bâclées, des arrestations arbitraires, des négligences à la chaîne, de la propagande dénigrante des victimes et de leurs familles, des mensonges - il faut pour les autorités trouver des coupables, ou alors en inventer - le tout sur fond de misogynie endémique. Un chimiste égyptien, Sharif Sharif, sera ainsi condamné à 30 ans de prison, sans qu’aucune preuve ne soit établie.
Des os dans le désert, qui est aussi un livre sur l’exercice du pouvoir, excède le simple cadre du document d’investigation. Sans pathos, avec une façon quasi-clinique, obsessionnelle et circulaire de présenter les faits, González Rodríguez nous plonge dans un autre monde.
Plusieurs fois menacé de mort, González Rodríguez a échappé à une tentative d'assassinat en juin 1999. Dans la postface, il rapporte les campagnes d'intimidation du gouvernement dont sont victimes les journalistes qui mènent des enquêtes indépendantes sur ces crimes : "Pour ne citer que mon cas, écrit-il, je suis sous surveillance dès que je prends rendez-vous avec quelqu'un par téléphone. Les fonctionnaires chargés de ce genre d'écoutes sont appelés "moniteurs" ou "oreilles". Ils travaillent pour le ministère de l'Intérieur ou le Centre de recherche et de sécurité nationale. Parfois, je constate aussi la présence de gens bizarres installés dans des véhicules, près de chez moi. Ils cherchent à intercepter mes conversations téléphoniques, mon courrier postal ou électronique". "Au fil des ans, on m'a souvent demandé si j'avais peur de poursuivre cette enquête à cause de tous les dangers qu'elle impliquait. À cette question, j'apporte toujours la même réponse car je n'en ai pas d'autres : le courage dont les victimes ont fait preuve lorsqu'elles ont affronté jusqu'au dernier moment l'indignité de leur mort doit à jamais nous délivrer de la peur."
Sources : Indymedia Paris Île-de-France, 13.09.2007 et fr.wikipedia.org
Pages reliées :
L'usine à cadavres, Louis Hamelin, 20.10.2007
Dossier sur le livre de Sergio González Rodriguez, Contre-feux
Tueurs de femmes à Ciudad Juárez, Sergio González Rodriguez, 08.2003
La Cité des mortes, un documentaire Web





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