Les mensonges sur le travail du sexe en Suède
Par Isabella Lund, travailleuse du sexe suédoise membre de SANS - Sexworkers and allies network in Sweden. À partir d'une traduction faite par les lesputes.org.
Est-il nocif d’avoir du sexe avec des étrangers? Est-il nocif d’en faire un moyen de gagner de l’argent? Non, vendre son temps, sa compagnie ou des services sexuels n’est pas nocif en soi. Mais il est préjudiciable pour les travailleuses et travailleurs du sexe d’êtres soumis à des moyens d’oppression tels que la discrimination ou la stigmatisation sociale. La loi suédoise sur la prostitution contribue à une telle oppression. Les travailleuses et travailleurs du sexe sont discriminés, et ainsi les préjudices et stéréotypes sont préservés. Même si la loi est supposée avoir pour but de les protéger, il est évident que son but principal est plutôt de protéger la société de ce qui est perçu comme une maladie sociale.
Il est légal de vendre des services sexuels en Suède, cependant il est illégal d’en acheter. Selon une décision récente d’une cour d’appel administrative (kammarrätt), les travailleuses et travailleurs du sexe doivent payer des impôts sur leurs revenus, bien que personne ne sache comment. Comme ces personnes vendent des services sexuels, elles risquent d’être rejetées, de perdre leurs métiers réguliers de même que la garde de leurs enfants. En Suède, les travailleuses et travailleurs du sexe ont des devoirs mais aucun droit?
Quel autre groupe en Suède est dénié de ses droits de travailler seul ou en coopération, et en sécurité dans ses propres lieux? Serait-il possible de traiter d’autres groupes de travailleurs, des minorités religieuses ou ethniques comme ça, sans que l’on crie à la discrimination ou aux violations des droits humains?
Chaque fois que l'on dit que les hommes "achètent nos corps", on se rend coupable de préserver l'inégalité entre les sexes. Même si nous et nos clients faisons autrement, on continue de nous objectiver et de nous considérer comme une marchandise. Pourtant, ils disent qu’une telle attitude ne peut être acceptable dans une société d’égalité entre les sexes, bien qu’ils fassent tout ce qu’ils peuvent pour la préserver eux-mêmes! Comment réaliserons-nous jamais l'égalité si on permet à de tels préjudices et stéréotypes de persister?
Les politicien-nes et féministes suédois sont fiers de leur politique contre la prostitution. Ils insistent sur le fait qu’elle a des effets positifs et se vantent constamment en racontant des mensonges au sujet de la situation des travailleuses et travailleurs du sexe en Suède.
En Suède, vous ne pouvez trouver qu’UNE SEULE opinion politique admise sur la prostitution et elle est exprimée par la plupart des politicien-nes et travailleurs sociaux et par la police. Mais ce qu’ils disent se fonde sur ce qu’ils croient et non pas sur des faits ou des recherches scientifiques. Malheureusement, ces croyances sont exportées comme des faits vers d’autres pays. Que des politicien-nes aient une autre opinion serait un suicide politique. Les gens qui ont une autre opinion ont peur de parler, parce que s’ils le font, ils seront sujets au harcèlement et à l'oppression ou risqueraient même de perdre leur emploi.
En Italie, le ministre de l’Intérieur Giuliano Amato veut suivre le modèle de la Suède en faisant un crime de l’achat de services sexuels. Les défenseurs de la politique suédoise contre la prostitution disent qu’en s’attaquant à la demande plutôt qu’à l’offre, on a réduit le commerce sexuel dans la rue sans frapper ses principales victimes - les prostituées elles-mêmes – depuis que la loi a été adoptée en Suède en 1999. "De cette façon, il est possible de poursuivre à la fois les ‘managers’ et les clients et pas simplement avec des amendes pour bloquer le flux du trafic", dit Amato. "La prostitution a été réduite en Suède et presque tous ses effets en termes de sécurité publique ont été éliminés", a-t-il déclaré à l’hebdomadaire italien L’Espresso. Je me demande qui en Suède a bien pu mentir cette fois?
Amato a-t-il demandé aux travailleuses et travailleurs du sexe suédois ce que nous pensons de cette loi? Certainement pas, car nous décourageons fortement les autres pays d'adopter une législation similaire. Nous veulons avoir les mêmes droits humains que le reste de la société. Nous voulons une politique et une législation plus humaine au sujet de la vente et de l’achat de services sexuels, la décriminalisation des services sexuels rémunérés entre deux adultes consentants. Comme résultat d'un tel changement de politique, les travailleuses et travailleurs du sexe pourraient commencer à être protégés pour de vrai par les lois existantes, par exemple contre le viol, les abus sexuels et le trafic.
Introduites en 1999, la loi contre la procuration de services sexuels (la promotion ou le profit des dérivés de la prostitution) fait en sorte qu'il nous est impossible de travailler en sécurité, tandis que la loi qui interdit l’achat de services sexuels a augmenté les risques que nous devons prendre et la violence qui nous est faite.
Regardons les faits au lieu d’écouter ce que quelques féministes et politicien-nes suédois veulent faire croire. Depuis 1996, Petra Östergren, une anthropologue sociale de Stockholm, a écrit des articles et fait des recherches au sujet du féminisme, des politiques d’égalité et de la prostitution. En 2006, son livre “Porr, horor och feminister” (Pornographie, putes et feministes) a beaucoup retenu l’attention des médias. Elle a écrit un article en anglais à propos de la critique que font les travailleuses et travailleurs du sexe de la politique suédoise sur la prostitution. En voici quelques extraits :
La loi contre la procuration
La loi contre la procuration rend illégal de travailler en appartement, de travailler à plusieurs, de tirer profit du travail sexuel des autres, et de faire de la publicité. À cause de cette loi, les travailleuses et travailleurs du sexe sont forcés de mentir afin de pouvoir louer un local ou doivent payer un loyer exorbitant. Autrement dit, ces personnes sont constamment dans l’inquiétude d’être découvertes. Elles rapportent souvent également devoir se reloger et être maltraitées par les propriétaires "souteneurs de loyer". Certain-es préfèrent prendre contact avec leurs clients dans la rue, ce que d'autres trouvent humiliant.
La plupart des femmes avec qui j’ai parlé souhaitent pouvoir travailler en collaboration avec d’autres afin d’assurer leur sécurité et de se soutenir entre elles. Elles trouvent injuste de ne pas pouvoir le faire et ont souvent peur de devoir travailler seules.
Cette loi rend également difficile pour elles de cohabiter entre elles ou avec un partenaire depuis qu’il est illégal de recevoir toute forme de revenu de la part d’une personne travailleuse du sexe. Il est difficile pour les travailleuses et travailleurs du sexe d’avoir une famille depuis qu'on les considère comme des parents incapables. Si on apprend qu’elles vendent des services sexuels, ces personnes peuvent perdre la garde de leurs enfants.
La loi contre l’achat de services sexuels
En raison de la nouvelle législation, les travailleuses et travailleurs du sexe disent qu’il est maintenant plus difficile d’évaluer les clients. Ceux-ci sont plus stressés et effrayés et la négociation faite à l'extérieur doit être beaucoup plus rapide. La probabilité de se trouver avec un client dangereux devient donc plus grande.
En raison de la loi, les travailleuses et travailleurs du sexe du sexe se sentent surveillés dans les rues par la police, les travailleurs sociaux, les médias et parfois même aussi par des militant-es anti-prostitution.
Les travailleuses et travailleurs du sexe du sexe les plus vulnérables semblent être les personnes les plus affectées par la loi. Les femmes travaillant dans les rues dans certaines grandes villes prétendent qu’il y a maintenant un plus grand pourcentage de clients "pervers" et que les "bons et gentils" clients ont disparu. Un client "pervers" demande des formes de sexe plus violentes, du sexe scato ou uro; il est plus enclin à humilier, dégrader et à être violent. Il refuse aussi plus souvent d’utiliser des préservatifs.
Rapports officiels
Tous les rapports officiels trouvent que la prostitution de rue a diminué immédiatement après l’introduction de la loi. Ils suggèrent également que le recrutement est plus faible, bien que le Conseil national pour la prévention du crime explique qu’il est difficile d’estimer le nombre exact de prostituées parce que la prostitution de rue s’est déplacée vers d’autres rues et a lieu dans de plus grands secteurs qu’auparavant. Toutes les autorités indiquent qu’il n’y a aucune preuve que la prostitution soit moins importante dans sa globalité. Au lieu de ça, la prostitution cachée a probablement augmenté.
Tous les rapports signalent des problèmes qui ont émergé après que la nouvelle loi a été introduite. Le Bureau de la police nationale écrit que les travailleuses et travailleurs du sexe qui sont toujours dans la rue vivent une période très dure.
Les répondant-es des études menées par le Bureau national de la Santé et du Bien-être (dont aucune ne sont des travailleuses du sexe) croient que les travailleuses du sexe éprouvent maintenant plus de difficultés et sont plus exposées qu’avant. Les acheteurs sont "pires" et plus dangereux, et les femmes qui ne peuvent pas arrêter le travail du sexe ou changer de lieu de travail sont plus dépendantes de ces hommes plus dangereux depuis qu’elles ne peuvent plus se permettre de les refuser. Même les acheteurs interviewés croient que la loi a surtout affecté les femmes déjà socialement marginalisées.
Le Bureau national de la police a également trouvé que la loi est un obstacle à la poursuite des profiteurs qui exploitent le travail sexuel d’autrui. Autrefois, des affaires judiciaires ont parfois été soutenues par des témoignages d’acheteurs de services sexuels. Mais ces hommes ne veulent plus apporter cette aide, depuis qu’ils risquent eux-mêmes de se retrouver coupables de crime.
Amalgame entre trafic et prostitution
Dans le blogue d'Isabella Lund, on voit quelques images extraites d’une émission de la télévision norvégienne du 28 avril 2007 sur la prostitution en Suède. Dans une chambre d’hôtel, la police arrête le client d’une travailleuse du sexe. Voyant qu'ils sont filmés, la travailleuse essaie de se couvrir la tête avec une serviette afin de protéger son intégrité. Un policier lui crie très agressivement : "Qu’est ce que tu fais?" et il lui arrache la serviette.
Les images changent et l’on voit maintenant un policier dans une voiture. Il travaille contre la prostitution et dit : "Il n’est pas correct d’acheter un autre humain; c’est de l’esclavage selon moi, la prostitution est horrible et inhumaine". Or là il ne parle pas de prostitution, mais de trafic en vue de travail sexuel. Malheureusement, très souvent les gens pensent que la vente et l’achat de services sexuels est la même chose que le trafic, mais ce n’est pas le cas.
La prostitution est un service sexuel effectué volontairement entre adultes consentants. S’il n’y aucun accord, il ne s’agit pas alors de prostitution, mais de travail forcé et de violence sexuelle, comme dans les cas d’esclavage sexuel et de trafic.
Une arme efficace contre le trafic?
Beaucoup de politicien-nes disent que la loi suédoise contre l’achat de services sexuels est une arme efficace contre le trafic. Mais il n'y a aucun fait qui puisse montrer que cette loi ait eu une quelconque efficacité contre le trafic. Et il n’y aucun argument logique convainquant et fort pour défendre cette opinion. En Suède, les cas de trafic à but sexuel seraient plutôt en augmentation chaque année.
La question du trafic est à la mode parmi les politicien-nes et, bien sûr, ils veulent montrer l'efficacité de leur action contre le trafic. Ils s’en servent à des fins électorales et pour faire une carrière politique. Mais pour combattre le trafic, vous avez besoin d’informer les gens sur comment découvrir le trafic, vous avez besoin de ressources sur le terrain et non de lois qui forcent la prostitution à devenir clandestine.
Un nouveau rapport de recherche de l’Organisation pour les migrations expose que 75% du trafic à des fins d’esclavage concerne d’autres secteurs que l’industrie du sexe. Est-ce que, dans le futur, les politicien-nes voudront également proscrire tous ceux qui emploieront des aides agricoles parce qu'il y a des gens qui sont forcés de travailler comme des esclaves dans des fermes? Deviendrons-nous aussi des criminels si nous achetons des diamants dans des magasins de bijoux, parce qu'il existe des diamants trouvés grâce au travail d'enfants réduits en esclavage en Afrique?
Très souvent, les politicien-nes prétendent également que toutes les travailleuses du sexe étrangères sont victimes de trafic. Mais au Danemark, la police dit qu’au maximum 1% des travailleuses du sexe étrangères sont victimes de trafic.
Et si vous êtes victime de trafic, la seule aide que vous pouvez attendre des gouvernements suédois et danois est d’être enfermée dans un centre pour réfugiés pendant des mois, et ceci seulement si vous aidez la police et que vous vous exposez vous-même de même que les membres de votre famille à être exécutés par des organisations criminelles. Et une fois que la police n’a plus besoin de vous, vous pouvez être expulsée dans votre pays directement dans les bras d'organisations criminelles.
Les pays qui adoptent les lois suédoises doivent s'attendre à ce qu'augmentent les vols, les mauvais traitements et les viols de travailleuses du sexe, que celles-ci subissent aussi plus de discriminations tout en ayant trop peur de la police pour demander l’aide dont elles ont besoin. Ces pays verront la confiance entre les travailleuses du sexe et les autorités s’effondrer, ce qui rendra plus difficile de détecter le trafic. C’est ce qui est arrivé en Suède.
Pour en savoir plus
SANS - Sexworkers and allies network in Sweden (en français, anglais et suédois)
Sexworkers Critique of Swedish Prostitution Policy, Petra Östergren
Purchasing Sexual Services in Sweden and The Netherlands, 2003
Etre travailleuse du sexe en Suède : un enfer rempli de dangers, Rosinha Sambo, 2001




Entre l'hypocrisie à la française et le moralisme suedois, la solution suisse est quand même la plus pragmatique.
http://www.iprostitution.org
Rédigé par: INP | le 31.05.2007 à 10:36