Travailleuses du sexe et trafic
Le trafic a lieu dans toutes les industries. Pour le contrer, il est important d'amorcer des initiatives fondées sur les droits des migrant-es, les droits des travailleuses et travailleurs, et les droits et libertés. Malheureusement, de nombreux efforts pour lutter contre le trafic se concentrent sur des politiques contre le travail du sexe et contre l'immigration.
Partout dans le monde, les groupes de travailleuses du sexe condamnent non seulement la coercition, le travail forcé ou l'asservissement par dette dans l'industrie du sexe, mais font partie des leaders dans la lutte contre ces pratiques. Par exemple, par l'intermédiaire de ses 27 comités d'autorégulation dans le quartier chaud de Kolkata, le projet des travailleuses du sexe de Sonagachi a aidé des centaines de femmes et de filles mineures à échapper au travail du sexe pratiqué contre leur gré. Cependant, d'importantes initiatives comme celles-ci sont entravées par les attaques dont les travailleuses du sexe et leurs regroupements sont victimes. Des groupes comme l'International Justice Mission (IJM), une association évangélique étatsunienne soutenue par le gouvernement des États-Unis et la fondation de Bill et Melinda Gates, s'activent à catalyser des descentes de police dans les bordels d'Asie. Ces interventions, surnommées "Sauvetage et rapatriement", ont lieu peu importe si les travailleuses du sexe y sont trafiquées ou non.
Les groupes de travailleuses du sexe en Asie ont documenté les graves atteintes aux droits humains qui découlent de ces "sauvetages". À la suite d'une descente soutenue par IJM en Thaïlande en 2003, des travailleuses du sexe, dont certaines avaient fait partie d'un trafic dans le passé, ont révélé dans un rapport du groupe thaïlandais Empower que :
"Les groupes reconnus de lutte contre le trafic ne nous considèrent pas comme des travailleuses luttant aussi contre le trafic, ni comme des défenseures des droits et libertés; même si le nombre de femmes et d'enfants que nous soutenons est bien plus élevé que la poignée de femmes et d'enfants auprès de qui ils offrent des services. Nous, nous sommes coincées dans ces missions de "Sauvetage et rapatriement"."
DROITS DES IMMIGRANT-ES
Les contrôles stricts aux frontières ainsi que les lois d'immigration sont discriminatoires. Ils empêchent le déplacement sécuritaire et autonome des femmes, et plus spécialement des jeunes femmes célibataires des pays en voie de développement. Le peu d'options disponibles permettant d'immigrer en toute légalité à l'échelle internationale, et parfois nationale (comme en Chine), signifie que de nombreux immigrants sont obligés de travailler dans des secteurs informels, sans accès à des mesures de protection de la santé et de la sécurité au travail. Il existe très peu de pays dans lesquels il est possible d'immigrer légalement pour travailler dans l'industrie du sexe, et nombreux sont ceux qui interdisent carrément l'entrée aux femmes ayant un passé reconnu dans le travail du sexe (Japon, États-Unis). Cela signifie donc que les femmes désirant immigrer pour travailler dans l'industrie du sexe doivent le faire illégalement, ce qui augmente significativement le risque de voir leurs droits et libertés bafoués.
Selon un rapport de l'organisme Anti-Slavery International, la majorité des cas d'abus à l'encontre de travailleuses du sexe migrantes concernent des femmes qui travaillaient déjà dans l'industrie du sexe avant d'immigrer ou qui savaient qu'elles allaient travailler comme travailleuses du sexe une fois à l'étranger. Cependant, la loi n'offre pas ou peu de protection à ces personnes lorsqu'elles sont victimes d'abus, la loi les considérant d'abord comme des immigrantes illégales ou des criminelles. De plus et malheureusement, les femmes, les hommes et les transgenres qui sont victimes de coercition dans le travail du sexe sont souvent punis par l'État. Et même lorsque ces personnes ne sont pas punies, l'accent mis sur les pénalités à infliger aux trafiquants et à ceux qui facilitent l'immigration illégale dépasse souvent largement la protection des droits et libertés des personnes victimes de trafic, leur droit de demeurer dans un pays et d'y travailler.
LA VIOLATION DES DROITS ET LIBERTÉS AU NOM DES POLITIQUES DE LUTTE CONTRE LE TRAFIC
Malheureusement, on assiste à un accroissement du soutien des campagnes de lutte contre le trafic qui confondent travail du sexe et trafic et qui reposent sur des mesures contraires au respect des droits et libertés. Parmi elles, notons la réduction de la liberté de mouvement des femmes (Népal), la répression des travailleuses du sexe immigrantes ou non par des descentes de police dans les bordels (Inde, Bangladesh, Cambodge) et l'emprisonnement (Thaïlande, France, Canada), la réhabilitation forcée (Cambodge, Bangladesh, Nigeria), les tests obligatoires de dépistage du VIH (Nigeria), les déportations dangereuses et les lois criminalisant le travail du sexe.
Comme Empower le remarque en parlant des opérations de "Sauvetage et rapatriement" :
"Les trafiquants et de nombreux groupes de lutte contre le trafic emploient des méthodes très semblables pour parvenir à leurs fins. Les deux trompent les femmes, les transportent contre leur gré, les gardent en captivité et les placent dans des situations dangereuses."
BLOQUER DES INITIATIVES DE PRÉVENTION DU VIH POUVANT SAUVER DES VIES AU NOM DE LA LUTTE CONTRE LE TRAFIC
Comme ils croient que tout travail du sexe est une forme de trafic et que toutes les travailleuses du sexe doivent être réhabilitées, les très influent-es militant-es anti-prostitution et leurs allié-es des gouvernements conservateurs, notamment l'administration Bush, ont mené une vaste campagne contre la distribution de condoms et de services de santé aux travailleuses du sexe sous le prétexte de la "lutte contre le trafic".
Ce faisant, ils s'attaquent à des initiatives qui sauvent des vies, portées par des militant-es de la prévention du VIH et de la défense des droits des travailleuses du sexe, telles que le projet Sonagachi pourtant considéré comme un exemple de "meilleure pratique" par l'ONUSIDA. En plus de porter atteinte au droit des travailleuses et travailleurs du sexe d'accéder à des moyens de protéger leur santé, cette façon de faire met encore plus en danger ceux et celles qui se trouvent déjà dans des situations périlleuses et qui, pour améliorer leur sort, comptent sur le travail de protection des droits et libertés réalisé par des groupes comme Sonagachi qui ne stigmatisent personne.
Source : STELLA, 08.2006; d'autres feuillets en format pdf sont aussi offerts : Travailleuses du sexe, droits humains et lutte contre le VIH, Travail du sexe et politiques des États-Unis en matière de VIH, Travailleuses du sexe et recherches éthiques. Stella's Leaflets are also available in English.
> Vidéo : Taking the Pledge, 08.2006
> Genre et migration : En bref - Rapport - Ressources, BRIDGE, 2005
> Fostering Enabling Legal and Policy Environments to Protect the Health and Rights of Sex Workers, OSI, 06.2006
Pages reliées :
Will the Gates Foundation please stop funding the kidnapping and illegal detention of sex workers, Network of Sex Worker Projects, 09.2006
Health and Human Rights Advocates Denounce Gates Foundation’s Support of Raids on Sex Workers, Network of Sex Worker Projects, 14.08.2006
R&R: From Rest and Recreation to Rescue and Rehabilitation, Empower, hiver 2005
Abolitionnistes du monde entier : mêmes tactiques, mêmes accointances, Marie-Neige St-Jean, 08.05.2005




Commentaires