L'International Union of Sex Workers, l'International Committee on the Rights of Sex Workers in Europe, NextGENDERation, le Network of Sex Work Projects, la Sexual Freedom Coalition, London No Borders, ENS (l'éducation n'est pas à vendre), TLC (mise en réseau des hommes et femmes handicapés avec des travailleurs du sexe responsables) et x:talk (cours d'anglais pour les travailleurs étrangers de l'industrie du sexe) protestent contre l'exposition Prostitution: What is going on? de la Women's Library de Londres. Leur mobilisation vient de leur implication dans les luttes autour du genre, du travail et des migrations au sein du travail sexuel et de l'urgente nécessité de créer des alliances entre travailleuses et travailleurs, quels que soient leur nationalité, classe sociale et le secteur dans lequel ils oeuvent, afin de changer l'industrie du sexe.
Le programme de cette conférence exclut les travailleuses et travailleurs du sexe, leurs organisations ainsi que toute personne parlant à partir d'une perspective s'appuyant sur leurs luttes. Les orateurs et oratrices qui s'expriment sur les migrations et le travail sont également exclus. Cette exposition est paternaliste et blessante dans ses représentations des travailleuses et travailleurs du sexe et du travail sexuel. Elle défend l'idée que les travailleuses du sexe sont de pauvres victimes (lire : faibles) d'hommes sexuellement agressifs. Et très clairement comme d'habitude, la prostitution est abordée en ne considérant les travailleuses et travailleurs du sexe que comme des objets du discours, et non pas comme des sujets.
Quelle place est accordée pour représenter les travailleuses et travailleurs du sexe comme des femmes, hommes et transgenres qui tentent individuellement et collectivement de lutter pour améliorer leur vie, d'être plus libres, de traverser des pays et de travailler dans de meilleures conditions? Aucune place n'est accordée à l'analyse de l'exploitation et de la coercition qui existent dans l'industrie du sexe et qui ne sont pas dûes à des hommes mauvais, mais aux lois, régulations et discours qui criminalisent le travail sexuel et à l'impossibilité pour les travailleuses et travailleurs du sexe de travailler ensemble, de s'unir au sein de syndicats et de s'organiser, à l'impossibilité pour la plupart des gens dans le monde de migrer dans des conditions légales, à l'impossibilité pour beaucoup de gens, et traditionnellement mais pas seulement les femmes, de gagner assez d'argent au sein des espaces légaux du marché du travail.
En choisissant de représenter et de discuter la prostitution de cette façon, la Women's Library a fait un sérieux choix politique, et s'inscrit dans une stratégie plus large d'exclusion des migrant-es, des travailleuses et travailleurs du sexe et de leurs allié-es qui, partout dans le monde, essaient d'organiser et de changer les conditions de travail au sein de l'industrie du sexe à partir des perspectives forgées par les luttes syndicales et de défense des droits des migrant-es.
Il n'y a pas une seule position féministe sur le travail du sexe. Or, quand le féminisme ne voit la prostitution que comme une violence "d'hommes méchants" contre "d'innocentes femmes", il efface les expériences complexes de beaucoup de travailleuses et travailleurs du sexe, incluant ceux et celles qui utilisent leurs ressources dans le sexe pour gérer une variété de problèmes financiers ou migratoires, et qui se trouvent dans des conditions d'exploitation et d'abus. Il soumet au silence les travailleuses et travailleurs qui font consciemment le choix de travailler dans le sexe mais qui sont parfois victimes de maltraitances. Les maltraitances que nous subissons et notre stigmatisation sont alors considérées comme les conséquences naturelles de notre volonté de travailler comme prostitué-es, signifiant ainsi que c'est notre propre faute. Cela renforce la dichotomie classique entre les femmes innocentes et coupables, et promeut l'idée que les femmes "innocentes" méritent protection tandis que les "coupables" peuvent être abusées en toute impunité.
Quand le féminisme nie que le travail du sexe est un travail, il nous force à passer notre temps à défendre l'existence de notre travail au lieu de lutter pour sa transformation. Ceci nous empêche de bénéficier des plaisirs de notre travail ou de les inventer.
Quand le féminisme contribue ou promeut la panique morale au sujet de la "traite des êtres humains", il se rend lui-même complice de l'augmentation des contrôles aux frontières, des restrictions migratoires, de la dépendance des immigré-es les plus fragiles, des rafles policières sur les lieux de travail et des expulsions. Ce discours en effet légitimise les violences d'État et la création de hiérarchies entre les citoyen-nes.
Nous sommes en train de développer des discussions et des actions qui perturbent cette tendance au sein des mouvements féministes associatifs et théoriques. Nous croyons en un féminisme qui échange avec les personnes qui font du sexe un travail. Vendre du sexe est un travail qui a bien des points communs avec bien d'autres métiers d'échange de services personnels sur le marché capitaliste. En même temps, nous reconnaissons que les formes sous lesquelles le travail du sexe existent sont aussi profondément apparentées aux travaux dits "féminins" de soins, au travail domestique, et aux activités de services sexuels et de reproduction. La demande d'argent contre du sexe est souvent un moyen de casser et de déplacer significativement les visions traditionnelles des femmes, mais pas seulement elles, comme censées devoir rendre des services sans aucune rémunération. Nous plaçons donc au centre de notre vision féministe l'autonomie de toute personne, quel que soit son genre, qui emploie ses ressources dans le travail du sexe et/ou qui traverse les frontières
Nous demandons à la directrice de la Women's Library d'inclure ce présent texte au sein de l'exposition, la bannière de l'International Union of Sex Workers, ainsi que le manifeste et la déclaration des droits issus de la conférence européenne de 2005. Ces deux documents ont été présentés au parlement européen par l'International Committee on the Rights of Sex Workers in Europe le 17 octobre 2005.
"Si vous êtes venus pour m'aider vous perdez votre temps. Mais si vous êtes venus parce que votre libération est liée à la mienne, alors nous pouvons travailler ensemble."
Lila Watson, militante autochtone
Source : Traduction libre du communiqué du 23.11.2006 de l'International Union of Sex Workers (IUSW) par Thierry Schaffauser, travailleur du sexe, membre de l'IUSW basé à Londres et de Les Putes
Page reliée : IUSW Press Release - Protest a success!



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