Un mouvement communautaire légitime
par Daniel Lamoureux, coordonnateur du Comité aviseur de l’action communautaire autonome
Je réagis ici à trois lettres de Michel Kelly-Gagnon : deux ont paru dans La Presse (les 18 et 27 mai), l’autre a été évoquée dans un article de Bruno Bisson, également publié dans l’édition du 18 mai. Le président du Conseil du patronat accuse les groupes communautaires de s’opposer au développement économique, d’être manipulés par des contestataires professionnels, de nuire à la prospérité générale, d’être surfinancés par l’État.
Ces propos étonnent d’autant plus que le milieu québécois des affaires contribue significativement aux œuvres communautaires par ses donations à Centraide et à de nombreuses fondations connues, si bien que le soutien gouvernemental aux groupes communautaires ne représente que 56% de leur budget. Je perçois donc une dichotomie entre les gestes d’un grand nombre d’entreprises et le discours du président de l’organisme qui les représente.
Fidèle abonné à La Presse, j’ai observé par ailleurs une intéressante juxtaposition de textes : le 18 mai, l’entrée en matière de la lettre de Monsieur Kelly-Gagnon rappelle à juste titre qu’on "apprenait récemment que 40% des travailleurs montréalais gagnent un salaire annuel de moins de 20 000$"; deux jours plus tard le journaliste Francis Vailles révèle que la rémunération annuelle du mieux payé des patrons québécois se situe à 38 millions de dollars; elle dépasse les 9 millions dans le cas de quatre autres dirigeants d’entreprises; elle dépasse les 4 millions dans trois cas; elle dépasse le million dans seize cas.
Cette situation met en relief le credo du porte-parole du lobby des patrons, qui déclarait dans l’édition du 4 mars du journal Les Affaires : "Je pourrais résumer l’essentiel de mon propos en paraphrasant le philosophe Robert Nozick pour dire que le Québec idéal de l’avenir serait un endroit où "aucun acte capitaliste entre adultes consentants" ne serait interdit."
Je diffère d’opinion à cet égard avec Monsieur Kelly-Gagnon et avec ceux et celles qui épousent ce credo. Il en est de même des 4.000 groupes d’action communautaire autonome que représente le Comité aviseur et d’un grand nombre de Québécoises et de Québécois.
Ainsi l’édition du 15 mai de L’Actualité révélait les résultats d’un sondage réalisé par CROP auprès de 1.000 Québécois et Québécoises. À la question "En ce qui a trait au développement économique du Québec, selon vous, lequel des objectifs suivants est le plus important?", voici les réponses :
Créer de la richesse : 6%
Augmenter la production des biens et des services : 8%
Mieux partager la richesse : 21%
Améliorer la qualité de vie et le niveau de vie de la population : 40%
Assurer un développement durable : 18%
Le mouvement communautaire lutte d’abord pour le respect de certaines valeurs. En cela il s’oppose en toute légitimité à d’autres courants d’idées, à d’autres lobbies, comme celui du Conseil du Patronat ou celui de l’Institut économique de Montréal, dont est issu Monsieur Kelly-Gagnon. L’État soutient quelque 5.000 des 8.000 organismes communautaires québécois en vertu notamment d’une politique adoptée en 2001, intitulée L’action communautaire, une contribution essentielle à l’exercice de la citoyenneté et au développement social du Québec. Il n’est pas inutile d’en citer ici un extrait : "Au fil des ans, les organismes de ce milieu sont devenus une composante significative de notre structure sociale. Indépendant des mouvements politiques ou syndicaux, le milieu communautaire contribue de manière importante à donner à la société québécoise sa force et son originalité. Il participe aussi à l’élargissement de la sphère démocratique ainsi qu’au développement social et économique." (page 15 de la Politique).
Les retombées économiques du milieu communautaire dépassent annuellement le milliard de dollars au Québec. Dans certaines régions, il se situe au second rang comme employeur, participant largement au développement économique. Cela dit, la moitié des groupes communautaires gèrent un budget annuel auquel la contribution du gouvernement du Québec est inférieure à 50.000$, où le salaire horaire se situe en moyenne en deçà de 15$, où 80% du personnel est composé de femmes. La vision sociale du mouvement communautaire prime à ses yeux sur un développement économique qui ignore l’ensemble des facteurs sociaux. Mais dire qu’il se positionne contre la prospérité économique est parfaitement ridicule. Du reste, il n’est pas rare que certains de ses éléments appuient des projets gouvernementaux, tels que celui de la grande bibliothèque.
À l’évidence, Monsieur Kelly-Gagnon amorce sa présidence à la tête du Conseil du patronat en cassant du sucre sur le dos des groupes communautaires, qu’il considère comme un vulgaire lobby concurrent du sien. Mais ils sont là pour rester, solidement enracinés dans la collectivité, élément incontournable et précieux du "modèle québécois". On aurait pourtant espéré d’un personnage public occupant de si hautes fonctions qu’il s’attaque plutôt à des adversaires déclarés d’un développement économique respectueux de notre société.
Note :
Le Comité aviseur de l’action communautaire autonome regroupe, depuis dix ans, 4.000 organisations communautaires indépendantes du gouvernement, dont les membres sont libres de déterminer les actions.
Pages reliées :
L’Institut économique de Montréal, repaire de la droite, 08.10.2007
Immobilistes, les citoyens organisés?, 14.11.2006
Financement public de groupes de pression : Appui au président du Conseil du patronat du Québec, Conseil du patronat du Québec, 02.06.2006
Le pouvoir conservateur contre les mouvements citoyens, Yves Bellavance, TROVEP de Montréal, 31.05.2006
Patronat et société, Michel Venne, 29.05.2006



