Un peu d’histoire
Un regard historique sur les femmes et les courses à la chefferie nous force à nous poser des questions qui, 65 ans après l’obtention du droit de vote et d’éligibilité des femmes, nous apparaissent d’un autre âge :
- croyons-nous encore que les femmes sont incompétentes en ce qui a trait à la gouverne d’une nation?
- refuse-t-on qu’une femme prenne la place d’un homme?
- la place de la femme est-elle toujours derrière les hommes?
- l’ambition politique n’est-elle légitime que lorsqu’un homme la manifeste?
Le Collectif Féminisme et Démocratie répond un Non! sans équivoque à ces questions.
Selon nos recherches, depuis l’année de l’obtention du droit de vote des femmes (1940) et tous partis politiques confondus, seulement deux femmes ont brigué le poste de chef d’un parti politique au Québec : Francine Lalonde et Pauline Marois. Issues du même parti, la première était présente lors de la course à la chefferie du Parti québécois (PQ) en 1985, tandis que la deuxième était candidate officielle en 1985 et l’est encore 20 ans plus tard. On ne peut qu’être estomaqué devant ce désolant constat.
Concrètement, cela veut dire que dans l’histoire du Québec, qui compte un total de 7 courses à la chefferie (soit 3 pour le PQ et 4 pour le PLQ) et un total de 30 candidatures officielles, seulement 10% étaient des candidatures féminines. Si l’on inclut les élections par acclamation (soit 3 pour le PQ et 3 pour le PLQ), le résultat est encore pire : 3 candidatures féminines sur 36 candidatures, soit 8% dont, rappelons-le, 2 fois la même femme.
On peut argumenter que ce regard historique est trompeur puisque la situation socio-économique des femmes en 1950 était très certainement différente de celle d’aujourd’hui. Effectivement, l’insertion massive dans le milieu du travail, la hausse des revenus (bien que les femmes soient toujours plus pauvres), la diminution du nombre d’enfants, le partage des responsabilités familiales et la hausse de la scolarisation sont des facteurs qui auraient dû se traduire dans une présence plus égalitaire des lieux de pouvoir. Or, si cet argument est validé en partie par l’augmentation du nombre de femmes siégeant à l’Assemblée nationale (33%), il est totalement défait lorsqu’on étudie le phénomène des courses à la chefferie. Dans la récente course à la direction du PQ, on ne retrouve seulement qu’une femme sur 9 candidatures, ce qui représente 11% une augmentation statistiquement négligeable de la moyenne historique. La course à la chefferie au PQ n’est pas une exception. Le Parti Libéral du Québec (PLQ) présente un portrait encore moins reluisant puisque lors des deux derniers congrès à la direction, deux candidats masculins ont été élus par acclamation. À cet égard, aucune femme n’a jamais été candidate à la direction de ce parti.
Pourquoi est-ce si difficile de partager également la gouverne entre femmes et hommes?
Égalité de droit et égalité de fait
On doit d’abord reconnaître que l’égalité entre les femmes et les hommes est une valeur fondamentale de la société québécoise. Cette égalité est bien sûr reconnue par de nombreux instruments juridiques telles les chartes et les conventions internationales. Elle s’incarne aussi à travers de nombreuses politiques publiques, notamment l’équité salariale. Or, cette valeur québécoise qui n’est pas encore rendue à son terme ne se concrétise pas également dans toutes les sphères d’activités. L’égalité de fait est encore loin d’être atteinte en ce qui concerne les lieux de pouvoir. Cette préoccupation semble même disparaître dès que l’on aborde cette sphère. En effet, on constate une réticence systématique face à des mesures incitatives qui peuvent augmenter la représentation des femmes à l’Assemblée nationale, ce qui n’est pas le cas dans d’autres domaines tels que les programmes d’accès à l’égalité en emploi.
En fait, l’équation femmes-chefferie semble être inversement proportionnelle : plus on monte la pyramide du pouvoir, moins on y trouve de femmes! Un parallèle avec le municipal permet de confirmer cette affirmation : le rapport entre le pourcentage de mairesses au Québec (12%) et celui des conseillères municipales (25%) est de 13 points de différence tandis que le pourcentage des candidatures féminines péquistes pour le poste de chef de parti (11%) et le pourcentage de député-es péquistes à l’Assemblée nationale (36%) démontre une différence de 25 points.
Cette sous-représentation des femmes en politique est-elle le résultat du refus de l’ensemble de l’électorat et de la communauté politique à partager également la gouverne? Certainement pas. Des études faites par l'Étude électorale canadienne sur l’ensemble du territoire canadien démontrent que le genre des candidat-es n’est pas un facteur décisif pour l’électorat. Comment donc expliquer cette absence de femmes dans les courses à la chefferie?
Plusieurs obstacles systémiques, historiques, organisationnels et financiers ont déjà été identifiés pour expliquer la faible représentation des femmes en politique. De plus, les moeurs et coutumes associées à nos institutions démocratiques bâties sur le monopole masculin du pouvoir et l’exclusion de grands pans de la société constituent un frein à une juste représentation politique des femmes. Or, si lors d’élections générales l’électorat a toujours le dernier mot, dans le cas précis des courses à la chefferie, il faut souligner le rôle important des élites et des exécutifs à l’intérieur de chaque parti qui, selon de nombreuses études, ont souvent une approche plus conservatrice dans leur lecture politique et partisane de la situation que l’électorat. Toutefois, il faut mentionner que les femmes détiennent davantage des postes d’autorité dans les partis plus progressistes, mais ceux-ci sont rarement appelés à former le gouvernement.
Lors du colloque "Montréal, une ville à la mesure des femmes", Françoise Gaspard affirmait que l’absence de femmes en politique n’est pas naturelle, mais plutôt le résultat d’une construction politico-sociale. Il n’en tient qu’à nous, collectivement, femmes et hommes, de questionner la pertinence et la validité d’une telle construction. Le Collectif Féminisme et Démocratie aurait souhaité que la société québécoise profite de l’occasion créée par la course à la chefferie au PQ pour débattre de l’inégalité entre le pouvoir politique des femmes et celui des hommes afin que l’équation "une femme de plus, c’est un homme de moins" ne fasse plus peur. Sans une volonté politique réelle des partis politiques et de leurs membres, le pouvoir restera le monopole d’hommes blancs, économistes ou avocats, et c’est la vitalité même de la démocratie québécoise qui en souffrira.
Emmanuelle Hébert pour le Collectif Féminisme et Démocratie
Pages reliées :
Apprendre à se battre : une entrevue avec Lisa Frulla et Pauline Marois, 08.03.2006
Et si Pauline Marois était un homme?, Cybersolidaires, 30.09.2005
Instaurer la parité dans les instances de gouvernance municipale, Conseil des Montréalaises, 07.11.2005


