Plus que parfaites : l'histoire des travailleuses en maison privée à Montréal de 1920 à 2000
En 2002, l'Association des aides familiales du Québec (AAFQ) et le Centre d'histoire de Montréal réalisaient "Plus que parfaites", une exposition sur l'histoire des travailleuses en maison privée à Montréal de 1920 à 2000. Conçue par Raphaëlle de Groot, cette exposition portait sur la problématique entourant le travail en maison privée. Elle présentait aussi des témoignages d'aides familiales. Une exposition virtuelle sur le sujet est toujours accessible dans le site du Centre d'histoire de Montréal.
En 2001, Raphaëlle de Groot et Elisabeth Ouellet publiaient également Plus que parfaites. Les aides familiales à Montréal, 1850-2000 qui traite de l'évolution du travail domestique de même que des luttes menées par l'AAFQ depuis plus de 20 ans. Une large place est faite aux témoignages qui mettent en lumière les difficultés et les satisfactions que peut comporter ce métier. Un résumé du livre est accessible en ligne. On y lit que : "Pendant plus de trois siècles, le service domestique a été la principale forme de travail rémunéré des femmes au Québec... Aujourd'hui encore, en dépit de la diversification des emplois féminins, de nombreuses femmes oeuvrent comme aides familiales dans l'intimité des familles québécoises".
Une aide familiale, c'est une servante, une bonne, une domestique, une employée de maison, une aide ménagère, une gouvernante, une gardienne, une nanny, une nurse, une nounou, un majordome, une femme de chambre, une cuisinière, une dame de compagnie, bref, un-e professionnel-le qui exécute diverses fonctions dans une maison privée. Selon Louise Dionne, ex directrice de l'AAFQ, "les gens sont souvent étonnés d'apprendre que les aides familiales, ça existe encore". Dans la grande région de Montréal, 9.875 travailleuses oeuvrent comme aides familiales ou gardiennes d'enfants et, dans l'ensemble du Québec, 23.760 occupent ces fonctions. Composée de 85% de femmes, cette main-d'oeuvre est majoritairement constituée d'immigrantes.
Depuis 1850, les conditions de travail des aides familiales se sont peu améliorées alors que les exigences n'ont fait qu'augmenter. En 1910, on recherchait "une bonne personne de confiance de la campagne, catholique, veuve ou vieille fille, désirant se faire un chez-soi". En 1997, on demande plutôt "une personne non fumeuse, bilingue de préférence, excellente cuisinière expérimentée dans la cuisine végétarienne, au wok, créative"! Et quoi encore? "C'est hallucinant, d'autant plus que, même si les employeurs recherchent des perles, ils ne sont pas prêts à les reconnaître à leur juste valeur", note Louise Dionne.
À la recherche d'un salaire équitable
S'occuper des gens est un travail qui a toujours été sous-estimé alors qu'il demande une grande variété de qualités, souligne Ruth Rose, professeure au département des sciences économiques de l'UQAM. En avril 2002, elle présentait les résultats d'une enquête effectuée à l'automne 1999 auprès de 23 aides familiales, réalisée selon une méthode mise au point par Statistique Canada. Selon Le métier d'aide familiale : à la recherche d'un salaire équitable, le salaire horaire des travailleuses qui se chargent uniquement du ménage peut être évalué à 11,34$. Celles qui prennent aussi soin d'enfants devraient recevoir 12,20$ et celles qui ont la charge de personnes handicapées ou malades, jusqu'à 14,30$. Des sommes loin des salaires versés aux aides familiales interrogées par Ruth Rose, qui gagnaient plutôt de 3,65$ à 8,50$ l'heure. Les personnes qui veulent une employée à temps plein - souvent des couples de professionnel-les qui gagnent 150.000$ par année et qui ont droit à des déductions fiscales - doivent accepter d'en payer le juste prix.
Au Québec, le travail des aides familiales n'est couvert par la Loi sur les normes du travail que depuis l'adoption en décembre 2002 de la nouvelle loi modifiant la Loi sur les normes du travail. Leur semaine normale de travail est désormais de 40 heures pour un salaire minimum de 298$ par semaine, soit 7.45$ l'heure. Et, depuis le 1er mai 2004, les travailleuses domestiques résidant chez leur employeur ont enfin le droit de bénéficier du même traitement que les non-résidantes sur le plan du salaire et de la semaine normale de travail. Les travailleuses et travailleurs qui gardent ou prennent soin d'enfants, de personnes âgées ou handicapées sont aussi protégés par la nouvelle loi. Toutefois, elles n'ont pas droit à la semaine normale de travail, ce qui signifie que leurs heures supplémentaires sont payées au taux régulier.
Le programme canadien de recrutement des aides familiales à l'étranger
Chaque année, le gouvernement canadien octroie un permis de travail temporaire à des milliers de femmes des Philippines, d'Amérique latine, des Caraïbes, d'Europe et d'Afrique. Ce permis exige que les femmes (à 95%) travaillent en résidant chez leurs employeurs pendant deux ans avant de pouvoir demander un statut de résidente permanente au Canada. Puisqu'il leur coûte 250$ - une semaine de travail - pour changer d'employeurs, il leur arrive d'accepter des abus et des humiliations avant de se résoudre à les quitter.
82% des personnes "profitant" du Programme des aides familiales résidantes d'Emploi et Immigration Canada sont des femmes des Philippines. Payées sous le salaire minimum, elles peuvent devoir être sur appel 24 heures par jour pour cuisiner, nettoyer, prendre soin des enfants et des personnes âgées, etc., pour de riches familles. L'obligation de résider chez les employeurs et le permis de travail délivré au nom des employeurs les rend vulnérables aux abus tout en leur offrant peu de recours.
La thèse de la pénurie de domestiques résidantes, qui justifie depuis un siècle l'importation de main-d'oeuvre étrangère, laisse perplexe. D'après le rapport que le Comité interministériel d'étude des conditions de travail des aides familiales présentait au ministère du Travail en 1996, il faut plutôt pointer du doigt les salaires trop bas et les mauvaises conditions de travail. En 1996, le Comité estimait que l'obligation de résider chez les employeurs est un sujet suffisamment sérieux pour qu'on entreprenne des représentations auprès du gouvernement fédéral quant au retrait de cette exigence. Depuis, rien n'a changé. Pourquoi?
Des pays tels que le Canada tirent avantage de la crise aux Philippines pour exploiter une main-d'oeuvre bon marché acceptant d'occuper des emplois dont beaucoup de Canadien-nes ne voudraient pas. Selon Sedef Arat-Koc, chercheuse pour INTERCEDE, un groupe torontois de défense de droits des travailleuses en maison privée, "ces programmes sont une réponse politique à une demande privée, celle de quelques milliers de familles faisant partie de l'élite sociale, politique et économique", lit-on dans "Plus que parfaites". Des gens qui ont probablement plus de poids que 100.000 immigrantes.
Toujours serviables, JAMAIS SERVANTES
Abolir les exceptions à l'application de la Loi sur les normes du travail est l'une des revendications de l'Association des aides familiales du Québec, que la Marche mondiale des femmes au Québec reprenait en 2000. L'AAFQ demande aussi la création d'un répertoire des employeurs d'aides familiales ainsi que d'autres mesures de même que la reconnaissance, le respect et la valorisation du métier d’aide familiale.
Le 12 août 2001, des aides familiales membres de l'AAFQ sillonnaient les rues de Montréal afin de rendre hommage aux femmes qui ont pratiqué le même métier qu'elles dans le passé et qui n'ont reçu que peu de crédit pour leur travail. Pour l'occasion, elles portaient un tablier inspiré des modèles des années 1920 sur lequel était inscrit Toujours serviables, JAMAIS SERVANTES. Elles voulaient ainsi rompre avec l'image dévalorisante associée au métier, faire état de leur présence continue à travers l'histoire et affirmer leur fierté. Depuis quelques années, de plus en plus de femmes et d'hommes se solidarisent avec les aides familiales du Québec en se joignant au réseau grandissant de la Spirale de la solidarité.
> ROSENET - Philippine Women Centre of B.C.
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L'enfer montréalais de Julia, Isabelle Hachey, 01.03.2009
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Abus des travailleuses domestiques partout dans le monde, Femmes de la francophonie, 28.07.2006
Arabie Saoudite : Le calvaire des domestiques asiatiques, RFI, 24.04.2005
Domestic Worker Challenges Diplomatic Immunity, 23.05.2004
Les escrocs de l'immigration, Zone libre, 17.01.2003
Entrée en vigueur de la Convention sur la protection des droits des travailleurs migrants et des membres de leur famille, AI, 30.06.2003
Costa Rica : L'autre visage de la migration, 09.06.2004
When Strangers Reunite, un documentaire de Marie Boti et de Florchita Bautista
Variations et permanence de la division sexuelle du travail : le cas du travail domestique, Annie Dussuet, 2001
Au-delà des chiffres : l'immigration de demain au Canada, AAFQ, 1998
L’immigration féminine au Canada durant les années 1920 : la mise en place d’une politique fondée sur le "genre", Marie-Hélène Vallée, 2002
Page mise en ligne le 17.09.2001 et mise à jour le 23.05.2005





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