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31.03.2005

Transformation extrême

- Nous aurions pu souligner le 25e anniversaire de la Vie en rose en nous contentant de regarder derrière nous.

- Rappeler son existence, publier un album-souvenir, organiser un conventum des anciennes et rentrer tranquillement chez nous.

- Mais on ne change pas tant que ça en un quart de siècle. Aussitôt qu'on s'est retrouvées toutes ensemble, La Vie en rose a repris le dessus.

- Elle ne s'appelait pas pour rien LE MAGAZINE D'ACTUALITÉ FÉMINISTE. On en avait long à dire sur ce qui se passe aujourd'hui.

- Alors, on a décidé de publier en octobre un numéro hors série 2005 de La Vie en rose.

- Sauf qu'on a un problème. Le pire problème qu'on puisse avoir en 2005 : un problème d'image.

- En 2005, une publication est un produit de consommation comme un autre, qui doit répondre à une demande du marché.

- Mais par les temps qui courent, rien n'est moins en demande que le féminisme. Rien n'est moins tendance que les vieilles féministes comme nous. Bon, en général, les gens nous remercient d'avoir fait avancer les choses dans notre temps… mais la plupart du temps, ils remercient pour de bon. On est congédiées!

- Fini les vieilles féministes "qui ne voient pas que les choses ont changé"…

- "qui étaient trop radicales et qui allaient trop loin";

- "qui ne portaient pas de soutien-gorge et ne se rasaient pas les jambes";

- "qui n'aimaient pas les hommes";

- "qui ont dégoûté les jeunes femmes du féminisme".

- Depuis des années, on se fait traiter comme ça sans dire un mot. Mais là, on n'en peut plus de souffrir en silence.

- Alors on a décidé de prendre les grands moyens, et de régler notre problème d'image par une Transformation extrême.

- Ce soir, comme on est entre nous, on a pensé qu'on pourrait tenter une métamorphose complète sous vos yeux.

- Passer d'une vieille image féministe démodée et déprimante, qui rebute les hommes et les gens en général, à une image complètement métamorphosée.

- AVANT/APRÈS, en direct, et ce, sans Botox ni bistouri.

- D'abord on va tester sur vous notre idée pour le nouveau manifeste de La Vie en rose. Un manifeste, c'est parfait pour repositionner une image.

- À La Vie en rose, on avait toujours des idées de manifestes. Comme le Manifeste du poil radical. Ou le Manifeste des femmes faciles, qui commençait par : "C'est pas parce qu'on est une femme facile qu'on n'est pas une femme difficile!".

- Le Manifeste du féminisme métamorphosé, lui, commencerait par : "C'est pas parce que le monde est meilleur pour les femmes que les femmes sont meilleures pour le monde". Avouez que ça renverse complètement notre image. On dit quelque chose de positif sur la situation des femmes dans le monde, et quelque chose de négatif sur le rôle des femmes dans le monde. Une pierre deux coups!

- AVANT, on vous aurait dit des choses négatives sur la situation des femmes en 2005. Genre : selon la Banque mondiale, la violence contre les femmes dans le monde cause plus de morts et de handicaps chez les femmes de 15 à 44 ans que tous les cancers, tous les accidents et toutes les guerres.

- AVANT, on aurait insisté lourdement : selon l'ONU, 130 millions de femmes dans le monde ont subi une mutilation sexuelle, et chaque année 2 millions de fillettes risquent d'en subir une.

- AVANT, on en aurait même remis : en Chine, à cause de la politique de l'enfant unique et du peu de valeur qu'on accorde aux femmes, l'avortement sélectif et l'infanticide contre les filles sont des pratiques courantes. Tellement qu'en 2005, il manque plus de 15 millions de filles chez les enfants de 0 et 14 ans…

- AVANT, non seulement on aurait brandi haut et fort ce genre de faits et de chiffres épouvantables, mais en plus on les aurait pris personnel.

- On aurait crié partout que c'étaient des crimes contre les femmes, des crimes contre l'humanité. On aurait achalé tout le monde pour qu'ils nous aident à arrêter ça.

- On se serait enragées contre ceux qui s'en fichaient, et on serait encore allées trop loin, comme d'habitude.

- On aurait fait des choses mauvaises pour notre image. Comme oublier de se raser les jambes, ou dire que les femmes sont encore opprimées par les hommes en 2005.

- Mais APRÈS notre métamorphose, les faits et les chiffres sur la situation des femmes dans le monde en 2005, on va prendre ça impersonnel.

- On ne se fâchera pas, on n'achalera pas le monde avec ça. On va changer de point de vue, regarder l'autre côté de la médaille.

- Par exemple, si on regarde l'autre côté de la médaille, les 15 millions de petites filles qui manquent en Chine, c'est aux hommes que ça va causer des problèmes. C'est l'OCDE qui le dit - et je cite - "de nombreux jeunes hommes devront se résoudre au célibat, situation qui conduit souvent à la délinquance, voire à la dépression et au suicide".

- Pis le manque de femmes, ça va être la faute des femmes! Arrête, j'suis pu capable. La moutarde me monte au nez. J'sais pas si ça va marcher notre Transformation Extrême…. Prendre ça impersonnel, c'est pas dans nos gènes…

- Gênées, pas gênées, si on veut changer d'image, faut vraiment qu'on arrête de se fâcher, les gens haïssent ça les femmes fâchées. Faut arrêter de s'énerver avec les problèmes des femmes; ça fait victimes, et ça met tout le monde mal à l'aise. Les femmes ont honte d'appartenir à un groupe de victimes, et il y a des hommes qui se sentent coupables.

- D'accord, je me calme. Mais si on veut se refaire une image, on serait mieux de ne pas parler d'affaires comme l'excision ou les 15 millions de petites filles qui manquent en Chine. On serait mieux de juste dire comment ça va bien ici…

- C'est vrai. Ici au moins, les femmes ne disparaissent pas. En tout cas, pas par millions. Pis quand elles disparaissent, la police s'en occupe…

- As-tu lu le rapport d'Amnistie internationale sur les disparitions de femmes autochtones au Canada, et le peu de cas qu'en fait la police… Faut dire que les Autochtones, c'est des femmes à risque. Au Canada, les femmes autochtones de 25 à 54 ans risquent cinq fois plus que les autres femmes du même âge de mourir d'une mort violente.

- Ouais… On est mieux de ne pas parler des femmes autochtones non plus. Si on parle des problèmes des femmes autochtones, va falloir parler des problèmes des immigrantes - pauvreté, isolement, violence, voile, tribunaux islamiques - on s'en sortira jamais. On va se faire traiter d'anti-hommes, de racistes, pis notre image va encore empirer, si ça se peut. Bon, alors qu'est-ce qu'on fait?

- Idéalement, on parlerait des femmes d'ici, de leur situation qui s'améliore tellement, des écarts de revenu entre les sexes qui diminuent à vue d'oeil. Les gens aiment beaucoup l'idée que l'Égalité économique est en train de se faire toute seule, et que le reste de l'Égalité va suivre automatiquement.

- Oui, mais tu sais bien que les maudites statistiques disent le contraire. Au Canada comme au Québec, les écarts de revenu entre les sexes ne diminuent pas du tout, ils augmentent.

- Faudrait "oublier" complètement les faits et les chiffres… C'est très à la mode, l'amnésie des faits et des chiffres, on voit ça en direct à la télé depuis des mois. Et une fois amnésiques, on pourrait dire n'importe quoi. On pourrait dire comme les masculinistes que maintenant ce sont les femmes qui oppriment les hommes, à cause des excès du féminisme.

- Sauf que ça n'aidera pas notre image, parce que le monde commence à en revenir de l'amnésie en direct… Sans pousser aussi loin, on pourrait dénoncer les excès du féminisme.

- Le problème, c'est de trouver des excès qui valent la peine d'être dénoncés.

- Si au moins on avait commis des horreurs comme retirer le droit de vote aux hommes, ou les mettre en minorité dans les hautes sphères des pouvoirs financier, politique et religieux; ou leur donner des salaires plus faibles que les nôtres pour des emplois similaires, ou leur laisser les trois-quarts des tâches ménagères…

- C'est vrai ça. Et aujourd'hui, on pourrait améliorer notre image en admettant nos torts.

- Mais là, franchement, on n'a pas grand-chose sous la main pour se faire du capital politique…

- On pourrait dénoncer les excès des féministes lesbiennes radicales qui n'aimaient pas les hommes.

- Facile à dire! On a la faction radicale la plus molle de tous les mouvements de libération de l'Histoire de l'Humanité! Pas de guerres, pas de massacres, pas de meurtres, pas de viols, pas de torture ni de mutilations génitales, pas d'attentats terroristes, même pas un petit enlèvement ou une petite bombe. À peine quelques graffitis…

- C'est vrai que c'est la faute des radicales si les féministes se font accuser d'aller trop loin. Comment tu veux avoir l'air modérée quand tes radicales font pas leur job!

- Plus j'y pense, plus je me dis que l'image du féminisme n'est pas métamorphosable.

- Ouais, on est aussi bien d'assumer notre image et de se concentrer sur le fond.

- Dire ce qu'on pense de la situation des femmes dans le monde, et de notre situation à nous, ici, en 2005. Sortir les faits et les chiffres, et dénoncer tout ce qui reste à dénoncer.

- Et dire MERDE! à tout ce qu'on AGUIT en 2005, de A à Z…

- Ouais… La liste va être longue!

- Détachez vos brassières, La Vie en rose n'a pas dit son dernier mot…

La Vie en rose n'a pas dit son dernier mot...

"Manifeste en forme de sketch" livré par Ariane Émond et Hélène Pedneault au Lion d'or à l'occasion du 25e anniversaire du magazine d'actualité féministe La Vie en rose (1980-1987).

Par Sylvie Dupont pour les filles de La Vie en rose (Nicole Campeau, Louise Desmarais, Sylvie Dupont, Ariane Émond, Françoise Guénette, Louise Legault, Lise Moisan, Nicole Morisset, Hélène Pedneault et Francine Pelletier).

Pages reliées :
Parce que la vie en rose fut ma tasse de thé, Brigitte Haentjens, 31.03.2005
Galeries et forums de la Vie en rose

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