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21.02.2005

Quand revitalisation rime avec répression

Depuis 2000, la Ville de Montréal a donné carte blanche à la police pour "nettoyer" les rues du Centre-ville et du Centre-sud des "indésirables".

"Les commerçant-es disent que les prostituées de rue otent de la valeur à leurs commerces, tandis que pour les résidant-es qui emménagent dans leurs nouveaux condos, les prostituées, les drogué-es, les "squeegies" et les itinérant-es sont des irritants", déplore Marie-Neige, travailleuse chez Stella. Le service de police de la Ville (SPVM) a donc déclenché des opérations de répression accrue envers la prostitution de rue. "On est passé de 38 arrestations pour sollicitation en 2001, à 715 pour les 9 premiers mois de 2004", s'indigne Marie-Neige.

Photo : Stella"Ils ont commencé par débarrasser le Centre-sud de ses femmes, travesties et transsexuelles, arrêtant d'abord les plus marginalisées, celles qui vivent dans la pauvreté, celles qui consomment des drogues, les itinérantes et les sans-papiers. Puis les opérations se sont intensifiées. La police a vidé le Centre-sud de ses femmes de la rue tandis que les travailleuses du sexe recevaient un allé simple vers la prison. Les opérations de répression ont aussi visé leurs clients. La section Moralité du SPVM a organisé des opérations clients et invité les résidant-es à la délation : le projet "Cyclope" - "qui vise à sensibiliser les clients aux méfaits causés par la sollicitation à des fins de prostitution", selon le SPVM - a été mis sur pied et la délation a été institutionnalisée. Les bons clients ont eu peur et sont partis, les mauvais clients et les agresseurs sont toujours en liberté."

L’été 2004, ce fut au tour du Red Light d'être vidé de ses femmes", poursuit-elle. "Elles ont été arrêtées et emprisonnées. Elles ont maintenant des dossiers criminels, des conditions à respecter telles que de ne plus se trouver dans le quadrilatère formé par la rue Berri, Viau, Sherbrooke et le fleuve St-Laurent, quand on ne leur interdit pas carrément de fréquenter toute l'Île de Montréal. Elles ne peuvent plus travailler sans se faire harceler, intimider et arrêter par la police. Les opérations policières se sont terminées en vidant le Dunkin' Donuts de la rue Ste-Catherine au coin de St-Laurent, qui était un des seuls lieux de Montréal où les prostituées de rue pouvaient travailler en sécurité, en groupe et sans se cacher dans les coins sombres et isolés. Elles y avaient formé une communauté."

Résultat? "Au Centre-ville de Montréal, la situation n’a jamais été aussi difficile et tendue. Les policiers laissent derrière eux un Centre-ville hostile où la violence ne fait qu’augmenter. La Ville et le service de police sont maintenant aux prises avec un autre problème : les prisons sont pleines. Elles sont pleines de prostituées qui ne représentent pourtant aucun danger apparent pour la société."


Opération Droits devant
Depuis mai 2003, le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) et la Table de concertation jeunesse/itinérance du centre-ville dénoncent la judiciarisation croissante faite aux personnes marginalisées au moyen de l’Opération Droits devant, une pratique de défense de droits qui rassemble une trentaine de groupes communautaires, dont La rue des femmes de Montréal, Passages, l'Abri de l'espoir et Stella.

Cette Opération a démontré le caractère discriminatoire de la remise systématique de contraventions qui leur est faite quand elles commettent des "incivilités" telles que traverser ailleurs qu’à une intersection, jeter ses cendres de cigarette par terre, s’asseoir sur un muret ou sur l’herbe d’un parc, des gestes courants - passibles d’une amende de 27 à 138$, parfois plus - mais pour lesquels elles sont pratiquement les seules à être punies.

Lorsque ces "contraventions sont émises aux personnes itinérantes, ce qu'on sanctionne vraiment, ce n'est pas la commission d'une infraction, mais le fait de n'avoir pas d'autre choix que de se retrouver dans l'espace public 24 heures sur 24", explique Marianne Tonnelier, directrice de Cactus Montréal. Cet acharnement brise le lien que les personnes marginalisées entretiennent avec des intervenant-es en les repoussant vers les quartiers périphériques ou en les incarcérant. En voulant les chasser de l'espace public, on ne fait que réduire leur chance de s'en sortir.

Dan Bigras, porte-parole du Refuge des jeunes de Montréal, reproche aux élu-es montréalais-es d'utiliser les règlements municipaux "comme une arme pour faire disparaître ceux qui ne sont pas assez "cute". Nos enfants qui vont bien et qui sont "cute", on s'en occupe, mais les autres, on les jette. Et une fois qu'on les a mis à la rue, c'est pas encore assez. Il faut encore qu'ils débarrassent de la rue. On les met dehors de dehors. C'est d'une violence absolument inouïe". Le 7 décembre 2004, les organismes de l’Opération Droits devant saisissaient la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse afin qu’elle intervienne.


"Pas dans ma cour" institutionnalisé?
Prochaine étape? Discriminer les organismes qui viennent en aide aux sans-abri, jeunes de la rue, toxicomanes et travailleuses du sexe. En 2004, Cactus Montréal voyait refuser son projet d’acquisition d'un terrain situé à l’angle des rues Sanguinet et Sainte-Catherine, un projet essentiel à sa survie financière et à la poursuite de sa mission. Après avoir passé avec succès l'étape de la consultation publique auprès des résidant-es et commerçant-es du quartier, une quinzaine de citoyens anonymes auraient demandé en privé à M. Robert Laramée, conseiller municipal de l’arrondissement Ville-Marie et président du Comité consultatif d’urbanisme de l’arrondissement, de refuser le projet. Par la suite, M. Laramée présentait un projet de règlement de zonage, adopté depuis par l’arrondissement.

"Ce règlement est soutenu par des gens d’influence, quelques associations de citoyens, des acteurs institutionnels dont l’UQÀM", affirme le coordonnateur du RAPSIM, Pierre Gaudreau. Sont visés les "centres de soutien, d’intervention et de réintégration sociale et centres de soutien et d’intervention reliés aux dépendances". Le règlement obligera les organismes au service des personnes marginalisées et qui souhaitent s’établir ou déménager dans l'arrondissement d'en informer la population et de se soumettre à un processus de consultation organisé par l’arrondissement.

"S’il y en a qui pensent que les référendums sur la souveraineté sont durs à gagner, essayez donc de gagner un référendum appuyant l’installation comme voisin d’un groupe d’aide aux itinérants séropositifs, d’un centre d’échange de seringues ou d’un café pour squegees", dénonce M. Gaudreau. "Ça ne donne rien à un organisme de s’installer dans Rosemont quand la prostitution et le trafic de drogues se passent dans le Centre-sud. Il faut répondre aux besoins des gens du quartier", affirme-t'il.

Le RAPSIM est convaincu que les organismes distributeurs des seringues ou de nourriture, entre autres, contribuent bien plus à la qualité de vie de tous les résidant-es qu’un règlement qui vise à éloigner les services d’aide du Centre-ville.

"M. Laramée, si vous souhaitez nettoyer les rues de Montréal, c’est un balai que ça vous prend, pas une escouade de policiers. M. Laramée, luttez contre la pauvreté, pas contre les prostituées!", s'exclamait Marie-Neige le 11 février 2005, lors de la manifestation organisée par la CLAC-logement et le Comité des sans-emploi contre les actions anti-pauvres de ce conseiller.


La part de responsabilité des acteurs économiques du Centre-ville
Depuis plus de 10 ans, l'arrondissement Ville-Marie, qui englobe le Centre-ville et le Centre-sud, est en pleine expansion. L'arrivée de nouveaux commerces, la construction de condominiums de luxe et l'expansion de l'UQÀM y amènent de nouveaux résidant-es et de plus en plus de touristes, tandis que la criminalité et la mendicité deviennent de plus en plus visibles. Mais comment se fait-il que la vente de drogue, la prostitution et la mendicité se trouvent toujours à cet endroit malgré la répression policière?

Dans un article publié par l'Itinéraire en octobre 2003, François Thivierge apporte un éclairage nouveau. Depuis 1999, il dresse des cartes du Centre-sud et du Centre-ville (pdf) pour mieux comprendre les grands phénomènes sociaux de la pauvreté, de la prostitution et du commerce de la drogue, en les mettant en relation avec les activités du quartier, de ses acteurs et des grands festivals qui y attirent des millions de touristes chaque année. Résultat? Contrairement à ce que croient de nombreux résidant-es et décideurs économiques et commerciaux, ce n’est pas la gentrification économique et résidentielle qui va régler les problèmes inhérents à l’itinérance et aux activités dites illicites dans le Centre-ville. Au contraire. Le développement économique et résidentiel du territoire engendre des effets collatéraux.

Les loyers augmentent et donc aussi la pauvreté. Les plus nantis qui viennent s’installer causent un déplacement des populations pauvres. De plus, le retour à Montréal de personnes qui vivaient en périphérie crée des tensions. Ces nouveaux citoyen-nes se retrouvent face à des problématiques qu'ils ne veulent pas voir dans "leur" cour. Pour leur part, les 45.000 étudiant-es du secteur sont des vecteurs de gentrification puisque tout un réseau de commerces s'est installé en fonction d'eux. Les principales artères du commerce de la drogue et de la prostitution sont les mêmes qui grouillent de monde en raison d’une concentration de commerces, de bars et de festivals. En additionnant les étudiant-es, les travailleurs et les touristes, on obtient un bassin de client-es potentiels étonnant pour le "pot". Il n’est pas rare non plus de voir des hommes en veston-cravate acheter de la drogue. Ce sont également eux qui font monter les travailleuses du sexe dans leur voiture.

En fait, la drogue et la prostitution ne gravitent pas autour de la pauvreté mais bien autour des acteurs économiques. La gentrification encourage le commerce de drogues en assurant un renouvellement de la clientèle. La prostitution s'exercera toujours là où il y a une concentration de voitures, et la mendicité, là où il y a une concentration de piétons.

Ce n'est donc pas en réprimant les populations marginales que cesseront les retombées du commerce du sexe et des drogues. C'est en aidant les personnes marginalisées et en travaillant avec elles et non en les réprimant qu'on peut améliorer la qualité de vie au Centre-ville. C'est aussi en luttant contre la pauvreté et la précarisation des conditions de vie engendrées par le néolibéralisme, ici et partout dans le monde.

Pages reliées :
L'UQAM veut faire taire les préjugés contre les quartiers pauvres : les futurs enseignants peuvent désormais faire une visite guidée virtuelle de Saint-Henri, Marie-Andrée Chouinard, 27.10.2005
Le béton ou la réflexion?, Jacques Pelletier, 26.10.2005
L'UQAM veut s'étendre vers l'ouest, Le Devoir, 28.10.2005
Projet majeur de développement immobilier de l'UQAM au centre-ville, UQAM, 21.03.2005
La judiciarisation des populations itinérantes à Montréal de 1994 à 2004, Centre international de criminologie comparée et RAPSIM, 10.2005
Mémoire du RAPSIM, 06.2004

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