Autochtones sans-abri à Montréal : perdus dans la ville
"Montréal, c’est chez moi", lance Susie, une Inuite qui a élu domicile à la sortie du métro Atwater. "Après la réserve, j’ai fait l’hôpital, le centre pour femmes, puis la rue", énumère-t-elle pour expliquer son parcours. Bien que Susie campe à la belle étoile en plein hiver, elle ne quitterait la ville pour rien au monde. "Pas sans un billet de retour." Sa présence, comme celle de ses compatriotes, est symptomatique de la détresse qui affecte sa communauté.
Le tiers des sans-abri chroniques recensés dans la région métropolitaine sont autochtones. De ce nombre, près de la moitié sont inuits, la nation la plus isolée dans le Nord du Québec. Ces statistiques surprennent, puisque les autochtones ne constituent que 0,3% de la population montréalaise. Dans la rue, la présence des femmes est presque aussi grande que celle des hommes. Chez les Blancs, cette proportion est plutôt de cinq hommes pour une femme.
Certain-es viennent des réserves situées à proximité des centres urbains. Pour d’autres, c’est une des rares occasions de quitter leur village natal du Nord du Québec qui les a amenés à Montréal. Les études, le besoin de soins médicaux ou le désir de visiter la famille leur aura fait prendre la direction du Sud. Plusieurs cherchent aussi à fuir une économie cul-de-sac, coincée entre la chasse et la pêche, ou une situation personnelle difficile. "J’ai dû quitter un mari violent", confie Janie, une Inuite de Kangiqsualujjuaq, également rencontrée au square Cabot. Sa situation fait écho à celle de Susie et de Caroline, elle aussi Inuite, qui souhaitaient échapper à la violence conjugale.
Le choc de la ville
L’arrivée à Montréal est souvent brutale. La foule, le bruit et l’anonymat constituent un choc culturel pour ces personnes qui proviennent de petites communautés. S’ajoutent à cela les plaisirs urbains qui viennent titiller les sens. Partout, la publicité, les lumières, les possibilités nouvelles, le tout à l’abri des regards indiscrets de leur communauté natale.
Isa Qanguk, un Inuit arrivé à Montréal récemment et qui demeure chez un cousin, est venu rejoindre son fils hospitalisé. Gérant d’épicerie dans son village, il espère trouver rapidement un emploi dans la métropole. La tâche risque d’être ardue. Malgré les opportunités plus nombreuses, les autochtones migrants ne trouvent pas toujours du travail, faute de qualifications suffisantes. Sinon, c’est le racisme qui leur ferme les portes. Les autochtones à la peau foncée sont confrontés aux nombreux stéréotypes qui affectent les Premières Nations, estime la responsable des communications du Centre d’amitié autochtone de Montréal, Sky Bellefleur. Cette Louisianaise, dont la mère est de nationalité cherokee, déplore particulièrement les commentaires discriminatoires que profèrent certains policiers du centre-ville à l’endroit des autochtones itinérants, des propos corroborés par des sans-abri interrogés. La Section relations médias du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) n’a pas souhaité répondre à ces accusations.
Selon une agente socio-communautaire du SPVM, Stéphanie Dufresne, les autochtones sans-abri ne sont généralement pas impliqués dans la criminalité montréalaise. "Ils sont souvent trop intoxiqués pour même penser à commettre de tels gestes", affirme l’agente du poste 21. Les femmes s’adonnent parfois à la prostitution, mais c’est alors de façon indépendante et sporadique. Ce commerce se fait principalement dans les bars fréquentés par les Amérindiens et les Inuits. "Elles n’iront pas s’installer au coin d’une rue pour accoster des clients", explique l’agente Dufresne.
Dans ces conditions, l’alcool et la drogue deviennent parfois des échappatoires à la dure réalité. Le prix d’une consommation en ville fait d’ailleurs figure d’aubaine en comparaison des sommes exigées en régions éloignées — 84$ pour une caisse de 24 — en raison de la rareté. "L’alcoolisme est le problème le plus important", confirme Sky Bellefleur. La cocaïne demeure la drogue la plus populaire devant l’héroïne, comme c’est le cas chez beaucoup de consommateurs montréalais.
Une fois dans la rue, peu reviendront en arrière. Pour certain-es, c’est un choix; pour d’autres, une résignation. Intervenant au Centre d’amitié autochtone, Peter Joch compte sur les doigts d’une main les itinérant-es autochtones qu’il a vu quitter la rue pour de bon.
Aller vers eux
Au Centre d’amitié autochtone, les sans-abri et autres membres de la communauté viennent socialiser, naviguer sur internet et partager un déjeuner. Chaque soir de semaine, des intervenant-es du centre remplissent une camionnette blanche de sandwichs, café chaud, seringues stérilisées, condoms, couvertures et vêtements de toutes sortes. Ils parcourent les principaux lieux où se trouvent les itinérant-es autochtones : square Cabot, carré Viger et ruelles du centre-ville. "Nous tentons de réduire les risques pour ces personnes", explique Peter Joch, au volant de la camionnette. Plusieurs de ceux et celles qui bénéficient de ce service sont en effet intoxiqués et se voient donc refuser l’accès aux maisons d’accueil. D’autres choisissent d’éviter les refuges en raison des pauvres conditions sanitaires et de la violence.
"Veux-tu un sandwich, monsieur?", lance une des intervenantes, Meredith Foxgourd, dans un français approximatif, à l’intention d’un homme immobile au coin d’une rue. Les employé-es de la caravane Ka’Wahse (Où vas-tu?) parlent des sans-abri, qu’ils côtoient brièvement cinq soirs par semaine, comme de vieux amis. "Certains ont envie de pleurer quand on les approche", confie Meredith. Les "clients" en profitent pour demander des nouvelles d’un ami ou d’un frère qui se trouve ailleurs dans la ville. D’autres font part de leur mauvais état de santé ou rapportent les rumeurs de la rue. Bien que le service soit destiné aux membres des premières nations, les intervenant-es viennent en aide à tous ceux qui en expriment le besoin.
Un répit qui est apprécié par les itinérant-es, trop souvent victimes d’intolérance. La Ville prend de multiples mesures pour éloigner ces "indésirables", dont la distribution d’amendes pouvant atteindre 100$. L’été 2005, le square Viger sera d’ailleurs transformé pour le rendre moins accueillant pour les sans-abri. Les autorités veulent ainsi rassurer les acheteurs potentiels des condos du projet Faubourg Québec.
Malgré les conditions de vie difficiles, plusieurs autochtones vivant dans la rue à Montréal préfèrent rester dans la ville plutôt que de retourner dans leur village. "Les réserves sont pires, affirme sans hésiter George Mushkiash, un Ojibway d’Ontario. Il y a beaucoup de violence et de pauvreté." Il pointe un groupe disparate d’itinérants de différentes origines ethniques avec qui il partage son quotidien. "Ici, au moins, on se protège. On prend soin les uns des autres."
Source : Patrick Bellerose, Montréal Campus, 09.02.2005
Pages reliées :
Autochtones dans la rue : d'un cul-de-sac à l'autre, La Presse, 12.05.2008
Un manque de ressources inquiétant, La Presse, 12.05.2008
Du Nord à la rue : un Blanc parmi les Inuits, Brian Myles, 28.02.2005
Le Tiers-Monde au bout de la rue : les vies oubliées des sans-abri autochtones, Brian Myles, 26.02.2005
Consultation communautaire sur les sans-abris autochtones de la région de Montréal : procès-verbal et rapport final (doc), Centre d’amitié autochtone de Montréal, 12.2001
La présence amérindienne à Montréal, Centre d'histoire de Montréal, 27.07.2005





Les commentaires récents