Appels à l'action

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30.08.2004

Mettre en boucle transformation personnelle et transformation collective

Homo sapiens et homo demens sont deux polarités d'une même réalité. Les seules propositions d'homo faber – qui oublie le mythologique, fantasmatique, religieux – ou encore d'homo economicus – qui oublie tout ce qui n'est pas fondé sur l'intérêt – sont dangereusement réductrices. Nous devons changer notre conception de l'humain.

Il faut à présent parler d'une réforme de l'esprit, de l'être, de nous-mêmes. Tout ne peut plus être concentré sur les seules réformes sociales, tout simplement parce que les personnes chargées de les appliquer en seront souvent incapables.

Des personnes inconscientes des effets pervers de certaines bonnes intentions peuvent faire bien des bêtises. Il faut apprendre à apprécier chaque action en tenant compte de son "écologie", c'est-à-dire de l'ensemble des transformations et des déviations qu'elle va connaître dans les milieux au sein desquels elle va se produire, milieux qui inévitablement vont avoir sur elle des effets négatifs et contraires à ceux initialement recherchés. La prise en compte de l'écologie de l'action nous conduit à une vigilance sans laquelle nous sommes condamnés à l'aveuglement.

Nous devons développer notre auto-conscience. Or, pour qu'il y ait auto-conscience, il faut qu'il y ait de l'auto-connaissance, et l'auto-connaissance suppose elle-même une connaissance pertinente. Par ailleurs, la connaissance pertinente ne peut faire l'économie de la manière de débusquer les pièges de la connaissance. L'erreur et l'illusion sont présentes en permanence, qu'elles résultent de la relativité de nos perceptions, de notre égocentrisme qui brouille nos souvenirs et notre façon de voir les choses, du mensonge à soi-même. Il est capital d'enseigner dès la plus petite enfance à se connaître afin de les débusquer au plus tôt.

De plus, certaines sources d'erreur et d'illusion ne sont pas individuelles mais culturelles : elles sont liées aux normes, aux idées apprises et aux idées reçues. L'individu doit être en mesure de les identifier et se garder de répéter ce qu'il entend. Enfin, dans certains tourbillons historiques, il y a des risques d'égarement. Le problème est de savoir quel est son devoir dans des circonstances perturbées. Nous en arrivons à ce difficile problème qui est de résister à l'hystérie collective.

La résolution de ces problèmes passe par un auto-examen critique qui a inévitablement besoin des autres. Elle nécessite un long effort sur soi-même et doit s'appuyer sur un système éducatif conscient de leur existence. La réforme de soi passe par un examen critique de la société dans laquelle nous vivons ainsi que par une réflexion sur notre être biologique. Ce travail constitue un véritable effort historique et nécessite une culture adaptée. La question est aujourd'hui de savoir si nous en aurons le temps, c'est-à-dire si les forces de destruction ne vont pas devancer ce travail et tout foutre en l'air.

Aujourd'hui, la conscience n'est plus seulement familiale, nationale, culturelle, elle est planétaire. Il est fondamental de développer une conscience planétaire. Nous revenons là à l'idée de la nécessité d'une connaissance pertinente, c'est-à-dire permettant d'inclure le contexte et le global, et non pas celle qui règne dans nos esprits formés par le système d'éducation actuel qui fait bien peu de cas de ces deux dimensions. Une compréhension de notre époque planétaire est indispensable.

C'est une éthique de la compréhension qu'il nous faut développer. Au niveau international, nous devons comprendre les rites et les usages d'autrui. Il est frappant de constater à quel point il est difficile de se comprendre d'un paradigme à l'autre, d'un système d'explication à l'autre, d'un système religieux à l'autre. Or nous devons nous comprendre, et pour cela nous devons faire, chacun-e d'entre nous, un effort de sympathie envers l'autre "différent de nous".

Ce qui est grave et qui dénote la carence de nos sociétés, c'est que la compréhension est en diminution au profit de l'individualisme, de l'égocentrisme, de tous les facteurs qui ont dégradé les solidarités. Les incompréhensions entre parents et enfants, frères et soeurs, maris et femmes... se multiplient. Nous ne nous comprenons pas au sein d'un même environnement professionnel, d'un même groupe, d'une même université. C'est d'autant plus effrayant que nous disposons des instruments et outils de décodage psychologiques pour comprendre ces phénomènes. Nous continuons pourtant à déformer le point de vue de l'autre, nous ne retenons que le négatif dans une querelle de ménage.

Comment peut-on songer à améliorer les relations humaines sur le plan social, sur le plan planétaire, si nous sommes incapables de le faire au niveau interindividuel? C'est normal, dira-t-on, les relations humaines sont comme cela. Mais cette réduction du tout au plus mesquin, au plus bas, au plus petit, n'est en fait pas normale du tout. Il nous manque ce minimum de régulation psychique et de ce fait notre vie est empoisonnée par les incompréhensions mutuelles, par les haines. L'éthique de la compréhension doit jouer là un grand rôle.

Naturellement, il lui faut des outils, et cela suppose des apprentissages. Je trouve d'une grande évidence l'idée que tout commence par des petits groupes, des rameaux de déviance qui irradient à travers les organisations associatives, sociales, politiques. Pour renforcer la compréhension, nous devons aider à former et relier des groupes proposant une éducation à la réforme personnelle. La question devient donc : comment créer des groupes, des réseaux, en fonction de cette idée de la réforme personnelle, de l'esprit, des mentalités?

Avant tout, il nous faut apprendre à mettre en boucle transformation personnelle et transformation collective. À un moment donné, toute assemblée doit s'auto-examiner elle-même. Où en sommes-nous? Pourquoi ne nous comprenons-nous pas sur ce point? Qui sommes-nous ici et que faisons-nous? Cela est indispensable et doit être systématisé. Ceci dit, il est essentiel de partir de la potentialité, on pourrait même dire de la pulsion de solidarité.

Source : Edgar Morin, 01.2001

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