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12.05.2004

Le libre, avenir du genre

Les femmes représentent globalement 80% des pauvres et 67% des analphabètes. Elles sont aussi pour la plupart victimes d'une triple discrimination : elles sont femmes, elles travaillent pour leur grande majorité dans des secteurs de l'économie non comptabilisés au niveau national et sont souvent marginalisées. Elles sont aussi très souvent porteuses de modèles économiques, sociaux et politiques radicalement différents du système le plus visible. Pourtant, ce paradoxe reste invisible. Pourquoi?

Que ce soit concernant les femmes immigrées dans les cités dites difficiles en France, les femmes noires dont le diplôme n'est pas reconnu au Québec ou les pêcheuses sénégalaises de la périphérie de Dakar, qui pour la plupart sont analphabètes, rendre publiques les pratiques qu'elles mettent en oeuvre et les analyses des disparités et inégalités hommes-femmes corrompt les usages universalistes, remet en cause les rapports sociaux de genre comme les rapports de domination hérités du patriarcat, mais aussi du colonialisme et de l'impérialisme, brave un interdit de taille – l'accès des femmes à la place publique – et devient ainsi un enjeu majeur.

L'utilisation des logiciels libres s'impose comme une évidence. En effet, le terme "libre" fait ici référence à la liberté et non au prix. Il y a plus de 20 ans maintenant, Richard M. Stallman, reconnu "père" du concept, créait la Fondation pour le logiciel libre afin de lancer le Projet GNU. Son ambition : permettre à tout le monde d'utiliser des logiciels de toutes les façons utiles socialement, rendre possibles les copies et les modifications, le plus simplement possible.

Il définit précisément quatre types de libertés pour les personnes utilisant un logiciel :
- la liberté d'exécuter le programme, pour tous les usages
- la liberté d'étudier le fonctionnement du programme et de l'adapter à ses besoins
- la liberté de redistribuer des copies, donc d'aider votre voisin-e
- la liberté d'améliorer le programme et de publier ses améliorations pour en faire profiter toute la communauté.

Bien sûr, ces préceptes semblent très informatiques, mais ils se sont depuis transformés en outils utilisés par le plus grand nombre pour rompre avec toutes les formes de fractures : sociales, ethniques, de sexe... Par ailleurs, le GNU est devenu une base légale intitulée GNU/GPL (General Public Licence), qui autorise une appropriation sans entrave.


Un bien commun
Cette philosophie permet de développer des projets transcontinentaux de création de médias endogènes, basés sur les TIC, afin de valoriser les alternatives économiques, sociales, politiques et culturelles portées par les femmes et d'analyser les disparités de genre à l'échelle mondiale. En effet, les logiciels libres sont, la plupart du temps, gratuits. Aucune dépense n'est nécessaire, aucun "vol" n'est possible, aucune infraction à la loi sur la propriété intellectuelle ne peut exister parce qu'aucun système de brevetabilité ne peut fonctionner. Leur création est un bien commun. Ils permettent des adaptations locales et dans toutes les langues.

Il existe des logiciels libres qui permettent de publier tout contenu sans aucune connaissance ou contrainte informatique ou technique. Ainsi, il y a des logiciels de traitement de textes, d'images et de sons, de publication dans le Web, de lecture et d'écriture de courriels, de navigation dans le Web, de présentations assistées par ordinateur, des tableurs... Pour les utiliser, il suffit d'installer dans son ordinateur un système d'exploitation qui les supporte, ce qui est le cas de Linux mais de bien d'autres aussi, puis on les télécharge à partir du Web. Ces logiciels téléchargés peuvent être recopiés sur un CD et donnés à des personnes qui n'ont pas accès à internet.

La dépendance technique à Microsoft s'en trouve alors réduite au milieu des entreprises privées et des ONG ou de tout autre organisme de la société civile qui "sous-traite" sa gestion informatique de même que la location de son serveur internet (pour l'hébergement de son site Web, entre autres) qui ne permet pas d'installer par exemple des logiciels de publication Web en libre.

La documentation est libre aussi et la formation peut être permanente. Il existe des listes électroniques d'utilisateurs ou de développeurs, selon les niveaux, qui permettent non seulement d'être informé-e des nouveautés, des améliorations, mais aussi d'y participer!


Décupler les effets colatéraux vers l'égalité
Ces logiciels libres présentent le double avantage de démystifier les outils et de développer les accès, et donc la prolifération de contenus, sans restriction et sans entrave, à faible coût, en toute sécurité, dans toutes les langues, ce qui rompt les barrières géographiques mais aussi culturelles, sociales et d'éducation. La mise en commun des savoirs, des innovations, des trouvailles, des réussites, des bonnes pratiques devient ainsi un parti pris, un moyen de "se comprendre" sans imposer de modèle. En particulier, les contenus sur les rapports et problématiques de genre trouvent toute leur place.

Participative, cette philosophie permet aux personnes concernées d'échanger expériences, savoir-faire mais aussi obstacles rencontrés et freins structurels afin d'élaborer des solutions et stratégies communes. Collaborative, elle décuple les effets de levier, crée de nouvelles dynamiques, encourage la multiplication, la diversité, la complémentarité et la réplicabilité. Interactive, elle permet une réactivité sans limite et accélère les processus d'élaboration et de changement. Conçue en totale complémentarité avec le Net, elle assure une visibilité internationale.

On a vu ainsi se développer des sites Web, se créer des modes de communication oraux – des espèces de "chambres" virtuelles où les internautes convergent régulièrement à heure fixe pour discuter – se croiser des points de vue par des opérations de syndication de contenus (i.e. mis en lien de façon automatisée), se décupler des savoir-faire, se diffuser des entretiens sous forme sonore…

Par ailleurs, tous les contenus ainsi créés et réunis permettent un reconditionnement sous des formes plus classiques : support papier, radio, télévision, voire mises en scène, ce qui décuple les moyens de diffusion et autorise des stratégies de dépassement des médias traditionnels.

Alors, quelles raisons reste-t-il pour se réfugier dans la confidentialité? Qu'attendent les groupes de femmes, ceux qui travaillent sur le genre et les féministes pour s'approprier ces outils? La convergence des intentions et des stratégies d'expression entre le "libre" et les différents mouvements pour l'égalité hommes-femmes n'est plus à démontrer. Reste à passer aux actes.

Source : Joëlle Palmieri, 12.05.2004

Pages reliées :
Les logiciels libres : une stratégie féministe?, ADA
Le logiciel libre a le vent en poupe!, ADA, 03.2005
Les logiciels libres versus les logiciels propriétaires dans les services publics, ADA, 01.2005
Libre à elles : femmes en informatique libre, Montréal, 07.2005
L'accès au savoir, Nicole Nepton, 14.05.2005
Des stratégies pour soutenir la réalisation de la mission des groupes de femmes, APC-Femmes-Afrique, 12.2004
Le féminisme virtuel pour changer le monde cybersolidairement, Nicole Nepton, 24.03.2004

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