Quand des cultures cohabitent, dialoguent et s'affrontent : la vie trépidante des immigrantes africaines au Québec
Depuis la nuit des temps, les mouvements de populations existent. Mais, tandis qu'au XIXe siècle les flux migratoires avaient un caractère de conquête et de colonisation et se faisaient du Nord vers le Sud, d'Europe vers les Amériques mais également vers l'Afrique, aujourd'hui ils se font dans le sens inverse, du Sud vers le Nord. Avec l'essor des sociétés industrielles, les pays en développement se vident au profit des pays développés.
À la fin du XXe siècle, les guerres ont accentué ces mouvements : dans le monde, la population migratoire est estimée à environ 100 millions. À tort ou à raison, le Nord est présenté comme un eldorado. Cette vision date de loin. L'influence de la colonisation peut en partie la justifier.
Déplacements durables
Plutôt qu'un simple transfert de main-d'oeuvre temporaire, il s'agit désormais d'un véritable déplacement de population à vocation durable. Ces déplacements modifient à la fois la structure sociale des sociétés de départ et celle des pays d'accueil. Ils transforment le paysage ethnique, culturel, religieux et économique des pays développés.
Plusieurs raisons sont à l'origine de ces départs : guerres, instabilité géopolitique, déséquilibres démographiques et économiques, etc. Ces exils forcés ou volontaires ne sont pas sans conséquences pour les immigrant-es qui reconnaissent presque unanimement que la réalité des pays occidentaux est bien différente de ce qu'ils pensaient avant d'y vivre. La "désillusion" se fait très vite.
La question de l'immigration fait beaucoup de bruit et a été abordée selon différentes perspectives. Elle exige des pays d'accueil de tenir compte de la revendication des migrant-es d'une reconnaissance de leur ethnicité, de la nécessité d'assurer la cohésion interne de la société tout en s'ouvrant aux apports nouveaux.
Lors d'un séminaire scientifique sur les tendances migratoires actuelles et l'insertion des migrant-es dans les pays de la francophonie, qui s'est tenu sous l'égide du gouvernement du Québec en 1989, Micheline Labelle et Marianne Kempenners constataient que "les femmes sont de plus en plus nombreuses à émigrer dans les pays capitalistes avancés. Qu'elles viennent gonfler la population active comme travailleuses aux qualifications fort diversifiées, qu'elles interviennent dans le secteur informel de l'économie ou que, comme ménagères, elles assurent le soutien des membres immigrés de leur famille (conjoints, parents, etc.), elles jouent un rôle fondamental dans les activités de production et de reproduction de la main-d'oeuvre".
Comment les immigrant-es vivent-ils l'intégration dans la société d'accueil? Quels problèmes y rencontrent-ils? La vie familiale des nouveaux arrivants est-elle touchée? Y a-t-il des spécificités à l'immigration des femmes? Comment les femmes immigrantes s'adaptent-elles à cette nouvelle culture? Le fait de vivre dans une société différente du pays d'origine influence-t-il la vie couple? Comment la culture québécoise peut-elle être vécue par les immigrantes?
Notre démarche consiste à montrer l'influence du choc culturel chez les couples immigrants africains au Québec. Nous nous attarderons particulièrement sur les difficultés rencontrées par les femmes. Nous montrerons l'opposition entre la culture du pays d'accueil et celle du pays d'origine. Cet affrontement entraîne inévitablement des conséquences non négligeables sur les couples.
Problèmes professionnels et autres
Certaines études évoquent les problèmes des femmes immigrantes au niveau professionnel. D'autres s'attachent à la question de l'intégration en général, en relevant les problèmes liés à la régularisation de la situation administrative, le manque de communication, etc. D'autres encore soulèvent les contradictions dans le couple. En somme, peu d'études sur les conséquences de l'immigration sur les couples. Même lorsque ce problème est identifié, il est traité superficiellement.
Trois constats se dégagent du portrait de cette littérature. Le premier rime avec l'abondance de la littérature globale sur l'immigration. Le second relève de la problématique d'intégration des femmes immigrantes. Plusieurs problèmes sont évoqués dont les difficultés pour trouver un emploi. Mais peu de chercheurs ont étudié la problématique des femmes immigrantes du point de vue du choc culturel, notamment, l'influence de la culture du pays d'accueil sur les femmes et sur le couple.
Les avis divergent sur la façon d'appréhender ce sujet controversé qu'est l'immigration, qui pourtant ne cesse de défrayer la chronique. Quoi qu'il en soit, il nous paraît important de se pencher sur les causes de ce phénomène dont la progressive croissance inquiète finalement autant les pays développés que les pays en voie de développement. Alors que les premiers tentent de trouver les moyens de freiner ce phénomène, les derniers s'inquiètent de la fuite des cerveaux vers les pays occidentaux.
Dans un article intitulé "Mais, pourquoi émigrent-ils?", publié en novembre 2000 par Le Monde diplomatique, Saskia Sussen, sociologue à l'Université de Chicago, note que les migrations internationales ne sont pas des "phénomènes autonomes". Pour elle, certains acteurs "majeurs" restent dans l'ombre. Au nombre de ces acteurs, elle cite certaines sociétés multinationales, les gouvernements - qui de son point de vue occasionnent des flux de réfugié-es et de migrant-es à cause des opérations militaires qu'ils organisent - le Fonds monétaire international et les accords de libre-échange.
Colonisation, inégalités de développement économique, insuffisance ou absence d'industrialisation, nature des régimes politiques, tels sont quelques-uns des facteurs qui ont déclenché les flux migratoires des populations des pays en développement vers les pays industrialisés.
Se faire reconnaître sur tous les plans
La non reconnaissance des diplômes étrangers est un handicap. Les femmes instruites vivent des drames à cause de la non-reconnaissance de leurs qualifications. Elles qui occupaient des emplois intéressants avant d'immigrer vivent mal cette situation. Une fois immigrées, elles se retrouvent "de façon disproportionnée dans les ghettos féminins d'emplois sous-payés : domesticité, hôtellerie, industrie du vêtement, du cuir et de la chaussure, petit commerce, soins infirmiers, secteurs manuels des services d'entretien, industrie des produits métalliques et électriques", notent Micheline Labelle, Danielle Lemay et Claude Painchaud. Une solution est de retourner aux études. Bien qu'elles acceptent de le faire, obtenir les diplômes, trouver un emploi "convenable" n'est pas toujours facile. À tout cela, il faut ajouter des problèmes d'intégration.
Tout recommencer
L'adaptation à la nouvelle société d'accueil est une grande barrière. Pour la femme immigrante "tout" est à la fois nouveau et différent. Par ailleurs, elle a toujours tendance à se référer à sa culture. Or, la culture du pays d'origine est différente de celle du pays d'accueil. Le "choc" culturel apparaît ainsi comme la première barrière qu'elle doit s'efforcer de franchir.
Malgré cela, les femmes immigrantes s'adaptent tant bien que mal à la culture de la "société dominante". La culture du pays d'origine devient alors "minoritaire", "faible", jusqu'à être "dominée". La culture de l'immigration prend le dessus, elle devient "dominante". Cela ne se fait pas subitement ni sans heurts. Les femmes immigrantes l'expriment : "Nous, femmes immigrantes, apportons une contribution importante à la société québécoise, mais nous demeurons méconnues, presque invisibles. Isolées, dépendantes, souvent exploitées, nous sommes absentes des principaux lieux du pouvoir : politique, économique, social, syndical, etc. Jusqu'à tout récemment, les études traitant de l'immigration portaient sur nos pères, nos maris, nos frères. Les femmes constituent pourtant près de la moitié de l'immigration internationale" (extrait du Profil synthèse des femmes immigrées au Québec, Actes du colloque "Les femmes immigrées à nous la parole", Aleyda Lamotte, Québec, 1982).
Par ailleurs, la femme immigrante a la lourde charge de l'éducation des enfants. Elle doit veiller à ce qu'ils reçoivent une éducation semblable à celle du pays d'origine et à ce qu'ils ne fassent rien allant à l'encontre des traditions du pays d'origine. Quoi qu'il arrive, elles seraient inévitablement les premières accusées.
Problèmes dans le couple
La situation est encore plus complexe pour ceux et celles qui immigrent en famille. L'immigration influe sur les couples notamment au niveau matériel mais aussi au niveau de la confrontation avec la nouvelle culture. A. Lamotte évoque "la question des problèmes de couple accentués par le choc culturel, c'est-à-dire la confrontation avec la société d'accueil et la nécessité de repartir à zéro. Les conséquences de ces problèmes sont les suivantes : si les couples restent unis malgré tout, cela entraîne de la violence, femmes et enfants battus et des troubles de santé mentale; si les couples se séparent, cela entraîne pour les chefs de famille, l'isolement, de très grandes difficultés financières et, particulièrement, des difficultés à trouver à se loger".
Un colloque sur les femmes immigrantes confirme que les différences culturelles occasionnent de nombreux problèmes. "Une fois arrivée ici, la femme immigrante qui auparavant partageait ses responsabilités de mère avec tout un réseau familial et institutionnel se voit parachuter l'ensemble de toutes les responsabilités parentales et le bien-être de la famille. Le deuil de sa dépendance vis-à-vis de tout ce réseau n'est jamais fait ou se fait très tard parce que les besoins de la famille sont tellement grands et que les premières années se passent exclusivement dans l'action de la résolution des problèmes urgents", note une femme (Teofilovici cité par qui prend pays).
En effet, la garde des enfants est un véritable sujet de tracas pour les femmes africaines au Québec et en Occident de façon générale, car elles "sont littéralement amputées de leur réseau habituel d'entraide. La grande majorité des femmes immigrantes se sont plaintes de solitude, du manque d'aide et de stress accru étant donné l'isolement", note le même ouvrage.
Passer les tensions sous silence
Par ailleurs, les différences culturelles et surtout la crainte de se faire rejeter par la communauté contraignent les femmes immigrantes au silence malgré les tensions dans le couple. Ce secret de polichinelle est gardé jalousement par les membres de la communauté, même si les membres de la société d'accueil en sont informés.
"Les normes culturelles de nombreux groupes d'immigrants continuent à tolérer la violence domestique qu'elles considèrent comme un moyen de maintenir les femmes à la place qui leur convient. Les mauvais traitements infligés aux femmes sont alors considérés comme des questions strictement privées dont on ne devrait même pas débattre. Rendre public un sujet aussi intime, c'est couvrir de honte toute la famille et même parfois, déshonorer la communauté ethnique toute entière", révèle le Collectif des femmes immigrantes du Québec dans "Femmes immigrantes du Québec, l'enjeu des années 90".
En effet dans certaines sociétés, les problèmes du couple ne doivent pas sortir du cercle familial. Il est déconseillé d'en parler "dans le cas des femmes qui sont venues nous consulter pour des problèmes de violence conjugale, on pourrait constater chez elles la difficulté de remettre en question les valeurs traditionnelles de la famille et la crainte de se voir rejetées par leur communauté d'origine", notent des intervenantes au service d'immigrantes.
Il est difficile de condamner la culture du pays d'origine car ce serait remettre ses origines en cause. Cet acte n'est pas sans conséquences. La femme immigrante subit certains maux parce qu'elle se trouve dans une situation complexe. On a parfois l'impression qu'elle est plus tolérante que dans son pays d'origine. Le fait de se retrouver seule, loin de ses parents et amies, justifie en partie cette tolérance.
À propos de la violence dont sont victimes les femmes immigrantes, les intervenantes ne cessent de se questionner. "On peut se demander quel est le seuil de tolérance à la violence chez la femme immigrante. Est-il relatif à son statut ou aux moeurs liées à sa culture? Il faut présumer que le simple fait d'arriver en pays d'accueil avec une culture différente la place déjà dans une situation de vulnérabilité."
Micheline Labelle aborde aussi l'impact du parrainage sur les conditions de vie des femmes de la catégorie de la famille dans une étude du Conseil des communautés culturelles et de l'immigration, parue en 1988 : "Garant et parrainée ont été séparés parfois durant de longues années, ils se retrouvent dans un cadre tout à fait nouveau qui exige la diversification des rôles sociaux et des attributions familiales, l'adoption d'attitudes, de comportements et de modes de vie parfois fort éloignés des traditions culturelles du pays d'origine. Le regroupement familial nécessite ainsi des individus des efforts constants d'ajustement, et une acceptation qui ne va pas toujours de soi. Le contexte est ainsi propice au stress, à l'agressivité et aux tensions. Si le parrainage n'est pas une cause directe des conflits familiaux, il n'en facilite guère le dénouement, le lien de dépendance qu'il créé contribue plutôt à complexifier les situations et à exacerber les fictions. L'issue est parfois négative."
Plusieurs voix se sont élevées pour condamner les conséquences du parrainage sur les femmes. Aussi bien les femmes que les organismes de défense des droits des femmes pensent qu'il accentue la dépendance de la femme vis-à-vis de son parrain de mari. Le parrainage apparaît comme une reconnaissance "légale" de la dépendance de la femme.
Conclusion
Les femmes immigrantes africaines sont confrontées à de nombreux problèmes au Québec. Le choc culturel est à divers degré à l'origine de cette situation. Les différences culturelles occasionnent aussi des conflits dans les couples.
Nous avons déjà évoqué les difficultés des femmes immigrantes africaines en participant aux festivités de la Marche mondiale des femmes en 2000, avec la pièce de théâtre "Les maux du silence". En plus des nombreuses difficultés liées à l'immigration, nous retenons que ces femmes perdent aussi quelque chose dans les rapports du couple.
Comme le souligne Gertrude Mianda, "pour les Africaines, la vie d'immigrante loin du contexte africain permet le développement de relations de couple plus intenses, une nouvelle forme de conjugalité. La composition familiale est atomisée. Elle se réduit très souvent aux conjoints seuls et à leurs enfants. En somme, il s'agit d'une famille nucléaire. De manière générale, ces africaines immigrantes connaissent alors la naissance d'une conjugalité beaucoup plus intime que celle vécue en Afrique. Si celle-ci permet parfois de resserrer de plus en plus le lien affectif dans le couple, elle peut aussi produire une certaine tension.
En effet, en Afrique, malgré d'autres occupations, une profession, un commerce, ces femmes pouvaient organiser aisément leur temps. Le fait de vivre toujours entouré d'autres membres de la famille empêchait une conjugalité très intime certes, mais permettait le partage de certaines charges domestiques par des femmes de la parenté. Cependant, l'expérience d'être une immigrante noire dans ce contexte est non seulement marquée par la discrimination, l'humiliation, une certaine perte de dignité, mais elle alourdit considérablement la charge domestique pour les Africaines. Dans la mesure où culturellement les obligations domestiques incombent aux femmes, le manque d'aide fait qu'elles sont souvent confrontées à une surcharge de travail. L'organisation d'une journée pour celles qui travaillent à l'extérieur est une course contre la montre sur un mode différent de ce qu'elles ont connu en Afrique." (Être une immigrante noire africaine francophone à Toronto : vécu et perception des rapports de genre". In Reflets - Vol. 4, no 1, 1998).
Le moins que l'on puisse dire est que ces femmes développent finalement des capacités extraordinaires dans la mesure où elles parviennent à s'occuper des enfants et des tâches ménagères, seules, loin de la famille. Elles concilient ces nombreuses activités avec le retour aux études. Nous ne pouvons que tirer notre révérence devant ces femmes qui, envers et contre tout, sillonnent les couloirs des universités et font feu de tout bois pour obtenir des diplômes, remplissant ainsi une grande exigence de la société d'accueil. Les défis à relever pour se faire une place sont nombreux et exigent des nerfs d'acier. L'immigration est définitivement un combat sans fin.
Par Ghislaine Sathoud. Édition : Brigitte Verdière.
Pages reliées :
Violence conjugale : Non, ce n’est pas pareil pour les femmes immigrantes, Ghislaine Sathoud, 22.01.2006
L’immigration : Un électrochoc pour la vie familiale, 27.01.2005
L’isolement des femmes immigrantes et des communautés culturelles : des causes et des solutions à partager, Femmes et développement régional, CRÉ de Montréal, 04.10.2004
La discrimination et les obstacles à l’intégration des femmes des communautés arabes et musulmanes, Yasmina Chouakri, FFQ
Sortir de la violence conjugale : une course à obstacles insensée!, Nicole Nepton, 28.11.2001
Les femmes immigrantes et réfugiées, ICREF, 2003
Info-immigration - Immigration et régions





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