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13.04.2004

Ce que ne permet pas d'entendre le discours dominant sur les femmes "trafiquées"

Tandis que les migrantes travailleuses domestiques/soignantes qui oeuvrent en Europe ont commencé à se regrouper, ce n'est pas le cas des travailleuses du sexe migrantes.

Pour toutes sortes de raisons, dont les politiques répressives, elles tendent à se déplacer constamment, ce qui rend leur regroupement d'autant plus difficile. Par ailleurs, peu s’identifient comme prostituées ou travailleuses du sexe. Elles se perçoivent plutôt comme des migrantes qui travaillent temporairement dans l’industrie du sexe. Ce qu'elles veulent, c'est avoir le droit de continuer à gagner de l’argent comme elles le font, sans se faire harceler et violenter d’un côté, et sans subir la pitié et les projets pour les "sauver" de l’autre. Mais sans regroupements de travailleuses du sexe migrantes, on ne les entend pas.

On n'entend pas non plus parler des travaux réalisés par les jeunes sociologues et anthropologues qui étudient les migrations des travailleuses du sexe et des travailleuses domestiques/soignantes. Le stigmate fonctionne de toutes sortes de manières, entre autres en taisant les résultats qui ne concordent pas avec le discours hégémonique sur le "trafic" des femmes. Depuis 20 ans, des ONG rencontrent également des travailleuses du sexe migrantes, mais on se limite à publier la partie de leurs travaux ayant trait à la santé et aux pratiques sexuelles, tandis que le reste de leurs observations demeure inédit. Celles-ci ne cadrent pas non plus avec l'image pathétique de la femme innocente arrachée à sa demeure, forcée de migrer, quand elle n’est pas carrément enlevée ou vendue comme esclave. Une image qui suit celles qui migrent vers des endroits où les seules occupations rémunérées qui leur sont accessibles sont le service domestique ou le travail du sexe.

En les présentant comme des victimes totales qui ont été le jouet d’individus profiteurs et sans scrupules, on les laisse sans voix pour expliquer le sens de leur démarche et on réduit largement la portée du problème de la "traite" des personnes dans les secteurs informels et dévalorisés du monde du travail. Alors qu'il est nécessaire de développer une vision de la mondialisation dans laquelle les plus pauvres de la planète ne jouent pas uniquement le rôle de victimes, on ne reconnaît pas que des stratégies qui semblent moins gratifiantes pour certaines personnes peuvent être utilisées avec succès par d’autres.

Sans nier pour autant l’existence d'expériences pénibles, dans ce texte, Laura Agustin explique qu'une femme provenant d’une région rurale du Tiers Monde peut arriver en Europe et gagner 5.000 euros ou plus par mois. Avec cette somme, elle peut assez rapidement rembourser les dettes encourues lors de sa migration. Pour la gagner, elle travaille dans des clubs, des bordels, des appartements et des bars multiculturels et multilingues. Elle y passe de nombreuses heures, elle socialise avec d'autres migrantes et avec la clientèle et d’autres travailleurs aussi. N’importe quel service sexuel contracté n’occupe habituellement pas plus de 15 minutes. Pourtant, les travailleuses et les clients passent de longues heures à se tourner autour. Ainsi, des millions de relations se produisent chaque jour entre des personnes de cultures différentes. Des enquêtes aussi éloignées les unes des autres que Tokyo et Milan démontrent que pour beaucoup, l’acte sexuel accompli à la fin d’une soirée en ville ou d’un "puttan tour" n’est pas le coeur de l’expérience, qui réside plutôt dans le partage d’une soirée avec des ami-es. La réduction de ces relations à des actes sexuels et l'élimination de la considération culturelle - pour souligner plutôt l'inculture de ces femmes - à cause du fait qu’elles impliquent de l’argent ne peut se justifier.

Pour peu qu’elles s’adaptent le moindrement, ces migrantes deviennent des sujets cosmopolites qui considèrent que le monde leur appartient, mais sans y être chez elles. Il est facile de trouver des travailleuses du sexe migrantes qui ont vécu dans plusieurs villes européennes. Elles sont fières d’avoir appris à être flexibles et à tolérer la différence. Qu’elles parlent avec amour de leur pays natal ou non, elles ont dépassé l’attachement patriotique qui mène à la ferveur nationaliste. Elles font partie du groupe qui pourrait bien être l’espoir du monde, celui qui juge les gens par leurs actes et leurs idées et non pas par leur apparence et leur origine, ce que ne vous permettra jamais de comprendre le discours dominant sur les femmes "trafiquées".

Vous n'entendrez pas non plus le discours de Dina Chan, trafiquée et travailleuse du sexe : "Je ne veux pas aller dans votre abri et apprendre à coudre pour que vous puissiez me faire travailler dans une manufacture. Ce n'est pas ce que je veux. Si je vous dis ça, alors vous m'appelez une "srei koit" (prostituée). Mais ces mots sont faciles à dire par vous parce que vous avez des solutions faciles à des problèmes difficiles que vous ne comprenez pas, et vous ne comprenez pas parce que vous n'écoutez pas. Ma vie est devenue ce qu'elle est; pour moi, il n'y a pas de retour en arrière, alors laissez-moi continuer de pratiquer mon occupation, mais reconnaissez mon occupation et donnez-moi mes droits, que je sois protégée et que j'aie le pouvoir de demander justice."

"Je suis une enfant post Khmer Rouge
Mais j'étais une esclave
J'ai été forcée de travailler contre mon choix
Mon corps est torturé
Je suis pleine de douleur
Je ne suis pas une citoyenne
Je ne suis pas une personne
Vous me voyez comme un virus
Je suis invisible
Vos yeux ne me voient pas
Vous me détestez
Vous me blâmez
Quelques-un-es d'entre vous avez pitié de moi
Je ve veux pas de votre pitié
Je ve veux pas de votre charité
Je veux mes droits
Pas vos mensonges et abus"

Pages reliées :
Sex at the Margins with Laura Agustín, Susie Bright, 09.10.2007
Of Human Bondage: A coalition against human trafficking worked well until a prostitution litmus test was imposed, Tara McKelvey, 02.11.2004
Sex slaves or harassed sex-trade workers? Being 'rescued' by police means imprisonment, Vern Smith, 10.08.2000
Les migrants acteurs des sociétés et du monde, CRID, 11.2003
De plus en plus de femmes migrent seules, CISL, 02.06.2004
Migrant Sex Workers, Ana Elena Obando, 08.2003
"Sex and the City" : la prostitution à l’ère des migrations mondiales, Lillian S. Robinson, Recherches féministes "Migrations", 2002
Rendre visible, audible et crédible la prise de parole des travailleuses du sexe, Stella, 13.09.2002
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