Pour des raisons d'hygiène, cette toilette est sous surveillance vidéo
Prolifique et engagée, artiste et pionnière des réseaux électroniques, Rena Tangens est l'une des personnes les plus écoutées d'Allemagne. Elle vit à Bielefeld, près de Hanovre, et gagne sa vie "en rédigeant des rapports, en participant à des émissions de télévision et à des conférences sur des sujets aussi variés que la sécurité informatique, l'art sur l'internet ou l'avenir du réseau."
Depuis 1987, dans un bunker sur une colline au sud de la ville, elle organise les rencontres mensuelles Public Domain qui sont rapidement devenues un point de cristallisation. "C'est un cadre dans lequel les nouvelles technologies, l'art et la culture se rencontrent. Imaginez, réaliser en direct des motifs sur écran avec les ondes alpha du cerveau à la fin des années 1980!" La vie privée comme précondition à une démocratie vivante et le réseau internet comme espace social sont les principaux thèmes de ses recherches.
En 1984, elle co-fonde la galerie et le projet artistique Art d'ameublement et, en 1987, FoeBuD e.V. qui fait la promotion de la circulation de données. FoeBuD s'implique avec d'autres réseaux indépendants tels que Zerberus, qui fait fonctionner son propre système de messagerie locale BIONIC Mailbox. Simple et efficace, pendant la guerre en ex-Yougoslavie, la Bionic Mailbox est utilisée sous le nom de ZaMir ("pour la paix" en serbo-croate). À partir d'une dizaine de villes, plusieurs milliers de Serbes, Croates et Bosniaques envoient des messages électroniques au-delà des lignes du front alors que les réseaux téléphoniques sont presque tous coupés.
En 1988, au congrès annuel du Chaos Computer Club qui regroupe des hackers, elle observe avec stupeur que la seule autre femme présente s'occupe du bar. L'année suivante, elle anime le thème principal du congrès : "une programmeuse programme-t-elle autrement qu'un programmeur?" 15 ans plus tard, elle s'inquiète du fait que les femmes s'inscrivent de moins en moins en informatique en Allemagne. Moins de 20% des informaticien-nes sont des femmes, déplore également ADA, un partenariat de quatre associations belges actives dans le domaine de la formation des femmes à l'informatique. Et elles sont encore moins nombreuses à faire partie du monde des hackers comme les Rena Tangens et Cornelia Sollfrank, fondatrice du Old Boys Network.
Qu'est-ce que les femmes y perdent puisque les hackers sont des voleurs et des vandales? C'est du moins la vision du phénomème diffusée par les médias de masse, mais les buts des hackers ne sont pas toujours criminels. Bon nombre agissent comme Rena Tangens afin de préserver la liberté et la sécurité (entre autres avec la cryptographie) et faciliter l'accès à l'information et aux savoirs (avec le mouvement du logiciel libre). En fait, solutionner des problèmes de façon élégante est au coeur du hacking plutôt que le vandalisme.
"Il est certain que les nouvelles technologies et en particulier l'informatique constituent des domaines dont les enjeux sont essentiels pour l'avenir. Il faut que les femmes soient présentes dans ce secteur et qu'elles ne soient pas cantonnées à un rôle d'utilisatrice, ni dépendantes des spécialistes. Il est également nécessaire de démystifier l'informatique : les femmes ont un rapport différent à la technique, elles en parlent aussi différemment des hommes. Écouter les femmes exposer leur vision de l'informatique permet de se rendre compte que c'est très loin d'être un monde seulement technique", explique ADA. De passage à Montréal en février 2003 au festival les HTMlles du Studio XX, ce n'est pas de programmation dont nous entretenait Rena Tangens, mais de
résistance créative et de libertés individuelles.
Par exemple, elle raconte qu'en octobre 2000, elle organisait en Allemagne les premiers Big Brother Awards que remportaient haut la main les Payback-Cards utilisées par 15 millions de personnes afin d'accumuler des points donnant droit à des rabais. Mais ce que les Payback-Cards accumulent avant tout, ce sont plutôt des données personnelles sur les consommateurs et consommatrices. Croisées avec d'autres données, elles permettent d'établir des profils précis. Depuis le printemps 2001, pour remplacer la Payback-Card, FoeBuD offre une Privacy-Card. En utilisant la carte de FoeBuD, on protège sa vie privée puisque tout le monde utilise le même numéro de client, tout en faisant profiter FoeBuD des points accumulés. Tous les commerces acceptant les Payback-Cards sont aussi tenus d'accepter les Privacy-Cards. Reste qu'il faudra encore du temps pour que "les gens s'aperçoivent qu'il y a quelque chose d'autre dans internet que de passer des commandes et de payer avec sa carte de crédit", prévoit Rena Tangens.
Elle raconte aussi que FoeBuD a collé des affichettes sur les toilettes installées à l'extérieur pour les hackers venus participer à un congrès : "Pour des raisons d'hygiène, cette toilette est sous surveillance vidéo". Il n'y avait pas de caméras,
mais des hackers qui manquent eux aussi d'esprit critique quand il s'agit de sauvegarder leur vie privée, si! Les participant-es du congrès n'ont pas remis en question le fait qu'il y ait des caméras installées dans les toilettes comme ils le croyaient. Certain-es ont demandé que quelques toilettes n'en aient pas... et l'un d'entre eux en a démonté une afin de trouver la caméra. Avec cette anecdote et bien d'autres, Rena fait voir l'importance d'être critique face au rétrécissement inquiétant et accéléré de nos libertés fondamentales et de s'y opposer mordicus. Rappelons qu'au Canada, le projet de loi sur l'accès légal menace nos vies privées afin d'augmenter "notre sécurité" autant qu'il était question d'hygiène dans l'histoire des toilettes.
Par Nicole Nepton
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Saviez-vous qu'Ada Byron, comtesse de Lovelace (1815-1852), fille du célèbre poète Lord Byron, est considérée comme la première personne à avoir écrit un programme?
Pages reliées :
Libre à elles : femmes en informatique libre, Montréal, 07.2005
Le libre, avenir du genre, Joëlle Palmieri, 12.05.2004
Le féminisme et les logiciels libres : tous deux opposés à une culture dominante forte, transfert.net, 18.07.2003
GCA, the GenderChanger Academy
Women Hackers





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