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12.09.2002

Prostitution : profession ET exploitation

Le 20 septembre 2002, une vingtaine de membres de la Coalition pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe, appuyées par l'Institut Simone de Beauvoir de l'Université Concordia, dénonçaient la trop grande oreille que prête le Conseil du statut de la femme (CSF) aux militantes anti-prostitution.

Masquée comme plusieurs de ses consoeurs, Anna-Louise s'inscrit en faux contre les exagérations du rapport du Conseil paru en juin 2002. En qualifiant Montréal de Bangkok de l'ouest, le CSF s'est servi de sensationnalisme pour mieux faire avancer un agenda politique prédéterminé. "Les gens du Conseil ne se sont penchés que sur des études et ne nous ont pas interrogées, nous, les principales intéressées. Ce rapport est biaisé et risque d'accroître la vulnérabilité des prostituées", déplore-t-elle. Imaginerait-on produire un rapport sur le travail domestique sans consulter les travailleuses domestiques elles-mêmes? Mais pour le CSF, la barrière de la clandestinité se serait semble-t-il avérée trop difficile à surmonter. Pourtant, en plus des membres de la Coalition qui auraient pu être consultées, il y a aussi Stella qui rejoint de nombreuses travailleuses du sexe tous les jours.

Selon Lilian Robinson, professeure d'études féministes à l'Université Concordia et directrice de l'Institut Simone de Beauvoir, le point de départ du Conseil - Prostitution : profession ou exploitation? (pdf) - est erroné. "Entre ces deux extrêmes, il y a tout un monde. Tout travail comporte sa part d'exploitation et la femme a le droit de choisir ce qu'elle fait. Les travailleuses du sexe, comme toutes les femmes, ont droit à la santé et à la sécurité. Et en quoi ce travail est-il en soi plus dangereux que celui de ces femmes qui passent leurs journées à l'usine, au détriment de leur santé?"

La solution? Selon Diane Lavallée, présidente du CSF, au Canada, le statu quo serait à privilégier. "L'information ne nous amène pas à conclure en faveur d'une voie législative ou d'une autre. À l'heure actuelle, la législation canadienne est satisfaisante", estime-t-elle. Pour Anna-Louise, il est clair que marginaliser et obliger les femmes à travailler dans la clandestinité n'est pas la solution. "Il vaut mieux aider celles qui ne se sentent pas respectées dans ce métier à trouver autre chose, tout en se rappelant que de nombreuses autres refusent d'être traitées en victimes à sauver." Claire Thiboutot, directrice de Stella, ajoute que le statu quo fait le jeu du crime organisé. Selon celle-ci, les lois canadiennes en matière de prostitution contribuent à maintenir les femmes dans la marginalité, la pauvreté et la violence. Stella a la conviction que seule la décriminalisation des métiers du sexe pourrait permettre de faire des prostituées des citoyennes à part entière.

Selon Brian Myles, la neutralité et la prudence observées par le CSF dans son document dit de réflexion sur la prostitution à l'ère de la mondialisation en révèlent plus sur sa position qu'il n'y paraît. Il existe un point commun entre toutes les histoires d'horreur narrées par le CSF : la pauvreté brise la vie de femmes qui se prostituent parce qu'elles sont pauvres. Dans les pays en croissance économique, la création de la richesse éloigne les femmes de la prostitution. À l'opposé, les régions les plus pauvres du globe assistent à une augmentation des migrations vers le Nord. La prostitution a pris le virage de la mondialisation. À l'instar du milieu des affaires, le monde interlope a su profiter de la création rapide de cette arène sans lois ni règles qu'est le marché mondialisé.

Qui sont les principaux "producteurs" de femmes et de fillettes destinées au marché du sexe?, questionne-t-il. L'Asie, l'Amérique du Sud, l'Afrique et les républiques issues de la chute de l'URSS, soit des contrées délabrées, aux régimes instables, en proie au capitalisme sauvage ou aux diktats de petits potentats. Et quels sont les quartiers de Montréal les plus touchés par la prostitution de rue? Centre-Sud, Hochelaga-Maisonneuve et d'autres secteurs où les ménages vivent en forte proportion sous le seuil de la pauvreté. Toujours la même constante.

Profession ou exploitation? Le CSF pose une question insoluble, souligne-t-il. Y répondre revient à mettre toutes les formes de prostitution dans le même sac. C'est mettre sur un pied d'égalité la fille qui fait le trottoir coin Montcalm et Ontario et la travailleuse autonome qui fait la conversation dans le lobby des hôtels bon chic bon genre du centre-ville. Et si la prostitution était à la fois une profession et une forme d'exploitation, tout dépendant des circonstances? Des groupes comme Stella affirment que la prostitution peut représenter une voie de sortie, temporaire, pour des femmes en situation de pauvreté. Dans cette logique, elles ne vendent pas leur corps mais des services, en toute connaissance de cause. Mais d'autres têtes pensantes de la grande famille féministe n'accepteront jamais que la prostitution puisse constituer un choix. Sans prendre position, le CSF semble beaucoup plus réceptif encers cette approche-là.

Le débat sur la prostitution déchire le mouvement féministe, tiraillé entre ces deux notions pourtant réconciliables de profession et d'exploitation. Ce n'est donc pas par innocence que le CSF, un organisme pourtant habitué aux prises de positions fermes, joue la carte du document de réflexion. En se prononçant en faveur du statu quo, Mme Lavallée achète la paix dans ses rangs, mais ses déclarations ainsi que la nature même de son rapport laissent présager que le CSF considérera la prostitution à travers la lorgnette de valeurs morales (il est mal et nuisible pour la femme de "vendre son corps") enchâssées dans des lois alors que l'état des lieux qu'il a dressé démontre plutôt que le combat doit se déplacer sur un autre terrain.

Conclusion? La mondialisation accentue les dynamiques d'exploitation et d'appauvrissement auxquelles les femmes sont plus vulnérables en fonction des discriminations qu'elles subissent. Discuter prostitution sans aborder le combat pour une meilleure redistribution de la richesse - et ajoutons-nous sans parler non plus des frontières de plus en plus fermées aux migrant-es, de l'impossibilité pour des femmes de nombreux pays de migrer autrement que via des filières illégales et de la non-reconnaissance de leurs diplômes par les pays vers lesquels elles migrent - restera toujours de l'ordre des beaux discours.

Page reliée : Être travailleuse du sexe en Suède : un enfer rempli de dangers, Rosinha Sambo, 2001

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