Femmes autochtones du Québec : une entrevue avec Michèle Audette
Brigitte Verdière : Quelle est la raison d'être de Femmes autochtones du Québec?
Michèle Audette : Jusqu'en 1974, l'organisation s'appelait DEFI, pour Droits égaux pour les femmes indiennes. Elle est née de la rébellion d'une femme Mohawk, Mary Two Axe Early, qui, mariée à un non-autochtone, est revenue dans sa communauté après plus de cinq ans d'absence. Elle est revenue avec son chien pour constater, avec surprise, qu'elle avait perdu son statut d'Indienne et n'avait plus aucun droit, même pas celui de se faire enterrer auprès de ses ancêtres. Mais son chien, lui, avait ce droit! Elle s'est soulevée avec d'autres femmes, a fait connaître sa situation. Elle s’est exprimée à une table ronde de ministres de tout le pays, où le premier ministre du Québec, qui était alors René Lévesque, lui avait laissé son tour de parole.
Le mandat qui était celui de DEFI est toujours celui de Femmes autochtones du Québec : améliorer la situation des femmes autochtones, faire modifier la Loi sur les Indiens qui date de 1876 pour y mettre, à égalité, femmes et hommes. En clair, que le Canada se conforme aux conventions et protocoles internationaux qui exigent la fin des discriminations envers les femmes et dont il est signataire. C'est d'ailleurs l'une des exigences que lui rappellent régulièrement les Nations Unies.
Brigitte Verdière : La loi n'a pas évolué depuis 1876 ?
Michèle Audette : La plupart des dispositions sont toujours les mêmes, avec le même but : déposséder un peuple de sa raison d'être. Imaginez que la loi parlait, à l'origine, de "l'émancipation graduelle des sauvages". Elle voulait nous sédentariser, faire de nous des fermiers, nous qui étions des nomades, plutôt habitués à courir derrière les caribous! Pour cela, toutes sortes de mesures ont été prises, notamment les écoles résidentielles où étaient envoyés les enfants autochtones.
Ces écoles étaient toujours situées loin des communautés. Les enfants vivaient en internat, certains ne rentraient quasiment jamais dans leur communauté pour les vacances. C’était trop loin, trop cher, et parfois quand ils rentraient, leurs parents n’étaient pas là car ils étaient partis à la chasse. Ces écoles étaient obligatoires. La Gendarmerie royale venait vérifier si les enfants étaient partis et, si nécessaire, elle les emmenait de force. Au bout de 11 ans d'absence, cela donnait de jeunes adultes coupés de leurs racines, qui ne parlaient plus leur langue d'origine, qui s'étaient vu imposer un mode de vie qui leur était étranger. Des jeunes traumatisés aussi d'avoir été éloignés des leurs. Il y a eu beaucoup de violences, physiques, sexuelles et morales, dans ces écoles.
Une autre façon d'atteindre les communautés autochtones a été de retirer leur statut de femme indienne aux femmes autochtones épousant des hommes non autochtones, alors que les hommes autochtones épousant quelqu'une non issue de leur communauté le conservaient.
Brigitte Verdière : Ce combat-là est toujours actuel?
Michèle Audette : Toujours et ceci malgré la modification de la loi qui a eu lieu en 1985, après le rapatriement de la Constitution canadienne. En effet, l’article 15 de la Constitution établit l’égalité entre les citoyen-nes. Dans certaines communautés, les Conseils de bande procédaient aux expulsions de femmes n’ayant plus le statut d’Indienne, et cela prenait parfois des formes très violentes. Les couteaux volaient bas! À Kahnawake, les hommes délogeaient les femmes, embarquaient leurs effets dans des camions et les déposaient de l’autre côté du pont!
De 1982 à 1985, il y a eu de fortes pressions des femmes, autochtones et non autochtones, il y a eu des mémoires, des marches, des interpellations jusqu’aux Nations Unies pour que le Canada revoie la loi sur les Indiens. Cela a été fait, toutes les femmes autochtones ont récupéré leur statut d’Indienne, mais les Conseils de bande ont le choix de les réintégrer ou non dans les réserves. Ils ont établi leur propre code d’appartenance. En Alberta, en 1991, neuf femmes sur dix attendaient leur réintégration dans la communauté!
De plus, certaines dispositions de la loi limitent la transmission du caractère indien aux enfants métis des femmes autochtones. Ainsi, dans 40 ans, il n'y aura plus d'Autochtones du tout. Les femmes monoparentales sont obligées de dévoiler l’identité du père de leur enfant pour bénéficier des services de santé et de scolarité. Dans dix communautés, une loi signée en 1999 établit qu’en cas de divorce, tous les biens reviennent à l’homme! Il y a de véritables discriminations. Il y a une grosse bataille à mener, tant à l’externe qu’à l’interne, pour enlever tout le lavage de cerveau que nous avons subi. Il faudrait des outils, des budgets. Le ministère des Affaires indiennes nous demande de le faire pour lui, mais sans nous allouer les budgets nécessaires.
Brigitte Verdière : La Loi sur les Indiens, ou plutôt la Loi sur la gouvernance comme elle s'appellera, est en révision. Va-t-elle améliorer la situation des femmes autochtones ?
Michèle Audette : Seuls certains pans de la loi sont en révision, notamment concernant l’obligation de rendre des comptes, le mode électoral, les municipalités. Femmes autochtones du Québec a exprimé son point de vue au ministre concerné, mais il nous a fait savoir qu’il n’était pas prévu de modifier les articles qui posent problème selon nous. Ce que l'on nous dit au niveau ministériel, c'est que la réalité des femmes autochtones est trop complexe pour la modifier, que cela prendrait trop de temps pour l'examiner. Or, les consultations s'achèvent dans deux ans et demi. Bien sûr, l'idéal serait qu'il n'y ait plus de loi spécifique aux Autochtones, mais à l'heure actuelle, un cadre juridique demeure nécessaire afin de s'assurer que le Canada respecte les droits des Autochtones. Je pense aussi qu'il faudrait, dans la loi, tenir compte des spécificités de chaque nation.
Brigitte Verdière : Quelle est la situation aujourd'hui dans les réserves?
Michèle Audette : La pauvreté, la violence, les agressions sexuelles, la drogue... Pour moi, ce sont des effets de la politique gouvernementale, notamment des écoles résidentielles dont j'ai déjà parlé. Ces écoles ont existé jusque dans les années 1970. Nos aîné-es commencent seulement à parler de ce qu'ils y ont vécu. Femmes autochtones du Québec dénonce aussi la violence à l'égard des femmes. Les chiffres dont nous disposons parlent de 47% de filles victimes de violences, mais la réalité serait beaucoup plus importante. Nous cherchons des solutions à l'interne. Avant, les hommes des Conseils de bande ne nous écoutaient pas, ils se levaient quand nous nous mettions à parler. Aujourd'hui, de plus en plus viennent à nos réunions. Nous avons été des pionnières dans la dénonciation des violences, nous avons percé le mur du silence. Nous avons maintenant neuf maisons d'hébergement pour des femmes violentées, mais nous manquons d'argent pour permettre aux femmes d'y transiter. C’est grand le Québec! Là où vivent les communautés autochtones, souvent, il n’y a pas de route, on n'y accède qu’en avion, en bateau ou en motoneige.
Brigitte Verdière : Quelle est la place des femmes sur le plan politique?
Michèle Audette : Sur 42 communautés implantées au Québec, hors Inuit, on compte une femme cheffe de bande. Il y a des femmes dans les Conseils de bande. Quelle serait la situation idéale? Il y a environ deux ans, nous avons mené une formation sur l’autonomie gouvernementale avec une quarantaine de femmes. Il leur est apparu que l’idéal n’est pas une représentation 50/50. Nos représentantes sont parfois elles-mêmes très machos! L’aspect social peut leur échapper aussi. Non, l’idéal serait que nos leaders aient tous une sensibilité qui englobe tout le monde. On ne peut pas parler de développement économique si on ne prend pas en compte les femmes. Certaines femmes vivent une situation de survie économique. Leur préoccupation principale est de nourrir leur famille, elles n’ont pas le temps de s’impliquer au niveau politique.
Brigitte Verdière : Y a-t-il une participation des femmes à des projets de développement économique ?
Michèle Audette : Dans les communautés, il n'y a pas de projets d'économie forts dont tous et toutes profiteraient. Par contre, on remarque un écart entre une minorité de gens très riches et une majorité de pauvres. Il est difficile d'exploiter les ressources naturelles, l'eau, les terres, car la propriété pleine et entière demeure celle du gouvernement fédéral. Beaucoup d'emplois sont saisonniers et reviennent aux hommes. Nous vivons la même situation que les femmes québécoises, mais avec trente ans de retard! Nous n'avons pas tous les organismes qui existent ailleurs dans la province tels que les comités locaux de développement, les centres locaux d’emploi...
Brigitte Verdière : Irez-vous à Buenos Aires, au Forum international des femmes contre la corruption?
Michèle Audette : Il en est question, mais ce qui m'intéresse le plus dans les discussions qui auront lieu là-bas, c'est le volet social. Quant à la corruption, les femmes, une fois de plus, sont celles qui montent au créneau. Dans les Conseils de bande, il ne s’agit pas tellement, selon moi, de malversations financières mais surtout de mauvaises gestion et utilisation des budgets. Parfois cela tient juste à un manque de formation. J'ai hâte que cela éclate au grand jour. Cela obligera à revoir des pratiques de travail.
> Cet article a été écrit par Brigitte Verdière pour WHRnet, qui l'a traduit en anglais et en espagnol.
Pages reliées :
Les Premières nations doivent contrôler leur propre citoyenneté, APN, 28.06.2005
Déjà 30 ans de lutte féministe pour Femmes Autochtones du Québec, 25.02.2005
Au nom des femmes amérindiennes, Alternatives, 04.03.2003
Inscription des Indiennes et des Indiens : la question de la paternité non reconnue ou non déclarée, Michelle M. Mann, 06.2005
Les femmes des Premières nations, la gouvernance et la Loi sur les Indiens, Condition féminine Canada, 11.2001
Table ronde des femmes autochtones sur l'égalité entre les sexes, Ottawa, 30 mars au 1er avril 2000
Nomination de Michèle Audette au MRCI, 10.03.2004





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